L’abus que le cardinal Mazarin avait fait de sa puissance despotique ne justifiait pas le surintendant; mais l’irrégularité des procédures faites contre lui, la longueur de son procès, l’acharnement odieux du chancelier Séguier contre lui, le temps qui éteint l’envie publique, et qui inspire la compassion pour les malheureux, enfin, les sollicitations toujours plus vives en faveur d’un infortuné que les manœuvres pour le perdre ne sont pressantes, tout cela lui sauva la vie. Le procès ne fut jugé qu’au bout de trois ans, en 1664. De vingt-deux juges qui opinèrent, il n’y en eut que neuf qui conclurent à la mort; et les treize autres[74], parmi lesquels il y en avait à qui Gourville avait fait accepter des présents, opinèrent à un bannissement perpétuel. Le roi commua la peine en une plus dure. Cette sévérité n’était conforme ni aux anciennes lois du royaume, ni à celles de l’humanité. Ce qui révolta le plus l’esprit des citoyens, c’est que le chancelier fit exiler l’un des juges, nommé Roquesante, qui avait le plus déterminé la chambre de justice à l’indulgence[75]. Fouquet fut enfermé au château de Pignerol. Tous les historiens disent qu’il y mourut en 1680; mais Gourville assure, dans ses Mémoires, qu’il sortit de prison quelque temps avant sa mort. La comtesse de Vaux, sa belle-fille, m’avait déjà confirmé ce fait; cependant on croit le contraire dans sa famille. Ainsi on ne sait pas où est mort cet infortuné, dont les moindres actions avaient de l’éclat quand il était puissant[76].
Le secrétaire d’état Guénégaud, qui vendit sa charge à Colbert, n’en fut pas moins poursuivi par la chambre de justice, qui lui ôta la plus grande partie de sa fortune. Ce qu’il y eut de plus singulier dans les arrêts de cette chambre, c’est qu’un évêque d’Avranches fut condamné à une amende de douze mille francs. Il s’appelait Boislève; c’était le frère d’un partisan dont il avait partagé les concussions[77].
Saint-Évremond, attaché au surintendant, fut enveloppé dans sa disgrace. Colbert, qui cherchait partout des preuves contre celui qu’il voulait perdre, fit saisir des papiers confiés à madame du Plessis-Bellière[78]; et dans ces papiers on trouva la lettre manuscrite de Saint-Évremond sur la paix des Pyrénées. On lut au roi cette plaisanterie, qu’on fit passer pour un crime d’état. Colbert, qui dédaignait de se venger de Hesnault, homme obscur, persécuta, dans Saint-Évremond, l’ami de Fouquet qu’il haïssait, et le bel esprit qu’il craignait. Le roi eut l’extrême sévérité de punir une raillerie innocente, faite il y avait long-temps contre le cardinal Mazarin, qu’il ne regrettait pas, et que toute la cour avait outragé, calomnié, et proscrit impunément pendant plusieurs années. De mille écrits faits contre ce ministre, le moins mordant fut le seul puni, et le fut après sa mort.
Saint-Évremond, retiré en Angleterre, vécut et mourut en homme libre et philosophe. Le marquis de Miremond, son ami, me disait autrefois à Londres qu’il y avait une autre cause de sa disgrace, et que Saint-Évremond n’avait jamais voulu s’en expliquer. Lorsque Louis XIV permit à Saint-Évremond de revenir dans sa patrie, sur la fin de ses jours, ce philosophe dédaigna de regarder cette permission comme une grace; il prouva que la patrie est où l’on vit heureux, et il l’était à Londres.
Le nouveau ministre des finances, sous le simple titre de contrôleur-général, justifia la sévérité de ses poursuites, en rétablissant l’ordre que ses prédécesseurs avaient troublé, et en travaillant sans relâche à la grandeur de l’état.
La cour devint le centre des plaisirs et le modèle des autres cours. Le roi se piqua de donner des fêtes qui fissent oublier celles de Vaux.
Il semblait que la nature prît plaisir alors à produire en France les plus grands hommes dans tous les arts, et à rassembler à la cour ce qu’il y avait jamais eu de plus beau et de mieux fait en hommes et en femmes. Le roi l’emportait sur tous ses courtisans par la richesse de sa taille et par la beauté majestueuse de ses traits. Le son de sa voix, noble et touchant, gagnait les cœurs qu’intimidait sa présence. Il avait une démarche qui ne pouvait convenir qu’à lui et à son rang, et qui eût été ridicule en tout autre. L’embarras qu’il inspirait à ceux qui lui parlaient flattait en secret la complaisance avec laquelle il sentait sa supériorité. Ce vieil officier, qui se troublait, qui bégayait, en lui demandant une grace, et qui, ne pouvant achever son discours, lui dit: «Sire, je ne tremble pas ainsi devant vos ennemis,» n’eut pas de peine à obtenir ce qu’il demandait.
Le goût de la société n’avait pas encore reçu toute sa perfection à la cour. La reine-mère, Anne d’Autriche, commençait à aimer la retraite. La reine régnante savait à peine le français, et la bonté fesait son seul mérite. La princesse d’Angleterre, belle-sœur du roi, apporta à la cour les agréments d’une conversation douce et animée, soutenue bientôt par la lecture des bons ouvrages et par un goût sûr et délicat. Elle se perfectionna dans la connaissance de la langue, qu’elle écrivait mal encore au temps de son mariage. Elle inspira une émulation d’esprit nouvelle, et introduisit à la cour une politesse et des graces dont à peine le reste de l’Europe avait l’idée. Madame avait tout l’esprit de Charles II, son frère, embelli par les charmes de son sexe, par le don et par le désir de plaire. La cour de Louis XIV respirait une galanterie que la décence rendait plus piquante. Celle qui régnait à la cour de Charles II était plus hardie, et trop de grossièreté en déshonorait les plaisirs.
Il y eut d’abord entre Madame et le roi beaucoup de ces coquetteries d’esprit et de cette intelligence secrète qui se remarquèrent dans de petites fêtes souvent répétées. Le roi lui envoyait des vers; elle y répondait. Il arriva que le même homme fut à -la-fois le confident du roi et de Madame dans ce commerce ingénieux. C’était le marquis de Dangeau. Le roi le chargeait d’écrire pour lui; et la princesse l’engageait à répondre au roi. Il les servit ainsi tous deux, sans laisser soupçonner à l’un qu’il fût employé par l’autre; et ce fut une des causes de sa fortune.
Cette intelligence jeta des alarmes dans la famille royale. Le roi réduisit l’éclat de ce commerce à un fonds d’estime et d’amitié qui ne s’altéra jamais. Lorsque Madame fit depuis travailler Racine et Corneille à la tragédie de Bérénice[79], elle avait en vue non seulement la rupture du roi avec la connétable Colonne, mais le frein qu’elle-même avait mis à son propre penchant, de peur qu’il ne devînt dangereux. Louis XIV est assez désigné dans ces deux vers de la Bérénice de Racine: