«Ne paraissez pas choqué des figures extraordinaires que vous trouverez. Ne vous en moquez point. Chaque pays a ses manières particulières; et vous serez bientôt accoutumé à ce qui vous paraîtra d’abord le plus surprenant.
«Évitez, autant que vous pourrez, de faire des graces à ceux qui donnent de l’argent pour les obtenir. Donnez à propos et libéralement; et ne recevez guère de présents, à moins que ce soit des bagatelles. Si quelquefois vous ne pouvez éviter d’en recevoir, faites-en à ceux qui vous en auront donné de plus considérables, après avoir laissé passer quelques jours.
«Ayez une cassette pour mettre ce que vous aurez de particulier, dont vous aurez seul la clef.
«Je finis par un des plus importants avis que je puisse vous donner. Ne vous laissez point gouverner. Soyez le maître; n’ayez jamais de favori ni de premier ministre[160]. Écoutez, consultez votre conseil, mais décidez. Dieu, qui vous a fait roi, vous donnera les lumières qui vous sont nécessaires, tant que vous aurez de bonnes intentions[161].»
Louis XIV avait dans l’esprit plus de justesse et de dignité que de saillies; et d’ailleurs on n’exige pas qu’un roi dise des choses mémorables, mais qu’il en fasse. Ce qui est nécessaire à tout homme en place, c’est de ne laisser sortir personne mécontent de sa présence, et de se rendre agréable à tous ceux qui l’approchent. On ne peut faire du bien à tout moment; mais on peut toujours dire des choses qui plaisent. Il s’en était fait une heureuse habitude. C’était entre lui et sa cour un commerce continuel de tout ce que la majesté peut avoir de graces, sans jamais se dégrader, et de tout ce que l’empressement de servir et de plaire peut avoir de finesse, sans l’air de la bassesse. Il était, surtout avec les femmes, d’une attention et d’une politesse qui augmentait encore celle de ses courtisans; et il ne perdit jamais l’occasion de dire aux hommes de ces choses qui flattent l’amour-propre en excitant l’émulation, et qui laissent un long souvenir.
Un jour, madame la duchesse de Bourgogne, encore fort jeune, voyant à souper un officier qui était très laid, plaisanta beaucoup et très haut sur sa laideur. «Je le trouve, madame, dit le roi encore plus haut, un des plus beaux hommes de mon royaume; car c’est un des plus braves.»
Un officier général[162], homme un peu brusque, et qui n’avait pas adouci son caractère dans la cour même de Louis XIV, avait perdu un bras dans une action, et se plaignait au roi, qui l’avait pourtant récompensé autant qu’on le peut faire pour un bras cassé: «Je voudrais avoir perdu aussi l’autre, dit-il, et ne plus servir votre majesté.» «J’en serais bien fâché pour vous et pour moi», lui répondit le roi; et ce discours fut suivi d’une grace qu’il lui accorda. Il était si éloigné de dire des choses désagréables, qui sont des traits mortels dans la bouche d’un prince, qu’il ne se permettait pas même les plus innocentes et les plus douces railleries, tandis que des particuliers en font tous les jours de si cruelles et de si funestes.
Il se plaisait et se connaissait à ces choses ingénieuses, aux impromptu, aux chansons agréables; et quelquefois même il fesait sur-le-champ de petites parodies sur les airs qui étaient en vogue, comme celle-ci:
Chez mon cadet de frère
Le chancelier Serrant
N’est pas trop nécessaire;
Et le sage Boifranc
Est celui qui sait plaire.
Et cette autre qu’il fit en congédiant un jour le conseil: