Le conseil à ses yeux a beau se présenter,
Sitôt qu’il voit sa chienne il quitte tout pour elle;
Rien ne peut l’arrêter
Quand la chasse l’appelle[163].
Ces bagatelles servent au moins à faire voir que les agréments de l’esprit fesaient un des plaisirs de sa cour, qu’il entrait dans ces plaisirs, et qu’il savait, dans le particulier, vivre en homme, aussi bien que représenter en monarque sur le théâtre du monde.
Sa lettre à l’archevêque de Reims, au sujet du marquis de Barbesieux, quoique écrite d’un style extrêmement négligé, fait plus d’honneur à son caractère que les pensées les plus ingénieuses n’en auraient fait à son esprit. Il avait donné à ce jeune homme la place de secrétaire d’état de la guerre, qu’avait eue le marquis de Louvois, son père. Bientôt mécontent de la conduite de son nouveau secrétaire d’état, il veut le corriger sans le trop mortifier. Dans cette vue, il s’adresse à son oncle, l’archevêque de Reims; il le prie d’avertir son neveu. C’est un maître instruit de tout; c’est un père qui parle.
«Je sais, dit-il, ce que je dois à la mémoire de M. de Louvois[164]; mais si votre neveu ne change de conduite, je serai forcé de prendre un parti. J’en serai fâché; mais il en faudra prendre un. Il a des talents; mais il n’en fait pas un bon usage. Il donne trop souvent à souper aux princes, au lieu de travailler; il néglige les affaires pour ses plaisirs; il fait attendre trop long-temps les officiers dans son antichambre; il leur parle avec hauteur, et quelquefois avec dureté.»
Voilà ce que ma mémoire me fournit de cette lettre, que j’ai vue autrefois en original. Elle fait bien voir que Louis XIV n’était pas gouverné par ses ministres, comme on l’a cru; et qu’il savait gouverner ses ministres.
Il aimait les louanges; et il est à souhaiter qu’un roi les aime, parcequ’alors il s’efforce de les mériter. Mais Louis XIV ne les recevait pas toujours, quand elles étaient trop fortes. Lorsque notre académie, qui lui rendait toujours compte des sujets qu’elle proposait pour ses prix, lui fit voir celui-ci: Quelle est de toutes les vertus du roi celle qui mérite la préférence? le roi rougit, et ne voulut pas qu’un tel sujet fût traité. Il souffrit les prologues de Quinault[165]; mais c’était dans les plus beaux jours de sa gloire, dans le temps où l’ivresse de la nation excusait la sienne. Virgile et Horace, par reconnaissance, et Ovide, par une indigne faiblesse, prodiguèrent à Auguste des éloges plus forts, et, si on songe aux proscriptions, bien moins mérités.
Si Corneille avait dit dans la chambre du cardinal de Richelieu, à quelqu’un des courtisans: Dites à M. le cardinal que je me connais mieux en vers que lui, jamais ce ministre ne lui eût pardonné; c’est pourtant ce que Despréaux dit tout haut du roi, dans une dispute qui s’éleva sur quelques vers que le roi trouvait bons, et que Despréaux condamnait. «Il a raison, dit le roi; il s’y connaît mieux que moi.»
Le duc de Vendôme avait auprès de lui Villiers, un de ces hommes de plaisir, qui se font un mérite d’une liberté cynique. Il le logeait à Versailles dans son appartement. On l’appelait communément Villiers-Vendôme. Cet homme condamnait hautement tous les goûts de Louis XIV, en musique, en peinture, en architecture, en jardins. Le roi plantait-il un bosquet, meublait-il un appartement, construisait-il une fontaine, Villiers trouvait tout mal entendu, et s’exprimait en termes peu mesurés. Il est étrange, disait le roi, que Villiers ait choisi ma maison pour venir s’y moquer de tout ce que je fais. L’ayant rencontré un jour dans les jardins: Eh bien! lui dit-il en lui montrant un de ses nouveaux ouvrages, cela n’a donc pas le bonheur de vous plaire?—Non, répondit Villiers.—Cependant, reprit le roi, il y a bien des gens qui n’en sont pas si mécontents.—Cela peut être, repartit Villiers, chacun a son avis.—Le roi, en riant, répondit: On ne peut pas plaire à tout le monde.
Un jour Louis XIV jouant au trictrac, il y eut un coup douteux. On disputait; les courtisans demeuraient dans le silence. Le comte de Grammont arrive. Jugez-nous, lui dit le roi.—Sire, c’est vous qui avez tort, dit le comte.—Et comment pouvez-vous me donner le tort avant de savoir ce dont il s’agit?—Eh! sire, ne voyez-vous pas que, pour peu que la chose eût été seulement douteuse, tous ces messieurs vous auraient donné gain de cause?
Le duc d’Antin se distingua dans ce siècle par un art singulier, non pas de dire des choses flatteuses, mais d’en faire. Le roi va coucher à Petit-Bourg; il y critique une grande allée d’arbres qui cachait la vue de la rivière. Le duc d’Antin la fait abattre pendant la nuit. Le roi, à son réveil, est étonné de ne plus voir ces arbres qu’il avait condamnés. «C’est parceque votre majesté les a condamnés, qu’elle ne les voit plus», répond le duc.