Cette foule de secours toujours prompts, toujours ouverts pour toutes les sciences, pour tous les arts, les goûts, et les besoins; tant d’utilités solides réunies avec tant de choses agréables, jointes à cette franchise particulière aux Parisiens, tout cela engage un grand nombre d’étrangers à voyager ou à faire leur séjour dans cette patrie de la société. Si quelques natifs en sortent, ce sont ceux qui, appelés ailleurs par leurs talents, sont un témoignage honorable à leur pays; ou c’est le rebut de la nation, qui essaie de profiter de la considération qu’elle inspire; ou bien ce sont des émigrants qui préfèrent encore leur religion à leur patrie, et qui vont ailleurs chercher la misère ou la fortune, à l’exemple de leurs pères chassés de France par la fatale injure faite aux cendres du grand Henri IV, lorsqu’on anéantit sa loi perpétuelle appelée l’Édit de Nantes; ou enfin ce sont des officiers mécontents du ministère, des accusés qui ont échappé aux formes rigoureuses d’une justice quelquefois mal administrée; et c’est ce qui arrive dans tous les pays de la terre.
On s’est plaint de ne plus voir à la cour autant de hauteur dans les esprits qu’autrefois. Il n’y a plus en effet de petits tyrans, comme du temps de la fronde, et sous Louis XIII, et dans les siècles précédents; mais la véritable grandeur s’est retrouvée dans cette foule de noblesse, si long-temps avilie à servir auparavant des sujets trop puissants. On voit des gentilshommes, des citoyens qui se seraient crus honorés autrefois d’être domestiques de ces seigneurs, devenus leurs égaux, et très souvent leurs supérieurs dans le service militaire; et plus le service en tout genre prévaut sur les titres, plus un état est florissant.
On a comparé le siècle de Louis XIV à celui d’Auguste. Ce n’est pas que la puissance et les événements personnels soient comparables. Rome et Auguste étaient dix fois plus considérables dans le monde que Louis XIV et Paris; mais il faut se souvenir qu’Athènes a été égale à l’empire romain, dans toutes les choses qui ne tirent pas leur prix de la force et de la puissance. Il faut encore songer que s’il n’y a rien aujourd’hui dans le monde tel que l’ancienne Rome et qu’Auguste, cependant toute l’Europe ensemble est très supérieure à tout l’empire romain. Il n’y avait du temps d’Auguste qu’une seule nation, et il y en a aujourd’hui plusieurs, policées, guerrières, éclairées, qui possèdent des arts que les Grecs et les Romains ignorèrent; et de ces nations il n’y en a aucune qui ait eu plus d’éclat en tout genre, depuis environ un siècle, que la nation formée, en quelque sorte, par Louis XIV.
CHAPITRE XXX.
Finances et réglements.
Si l’on compare l’administration de Colbert à toutes les administrations précédentes, la postérité chérira cet homme dont le peuple insensé voulut déchirer le corps après sa mort. Les Français lui doivent certainement leur industrie et leur commerce, et par conséquent cette opulence dont les sources diminuent quelquefois dans la guerre, mais qui se rouvrent toujours avec abondance dans la paix. Cependant, en 1702, on avait encore l’ingratitude de rejeter sur Colbert la langueur qui commençait à se faire sentir dans les nerfs de l’état. Un Bois-Guillebert[201], lieutenant-général au bailliage de Rouen, fit imprimer dans ce temps-là le Détail de la France en deux petits volumes, et prétendit que tout avait été en décadence depuis 1660. C’était précisément le contraire. La France n’avait jamais été si florissante que depuis la mort du cardinal Mazarin jusqu’à la guerre de 1689; et, même dans cette guerre, le corps de l’état commençant à être malade, se soutint par la vigueur que Colbert avait répandue dans tous ses membres. L’auteur du Détail prétendit que, depuis 1660, les biens-fonds du royaume avaient diminué de quinze cents millions. Rien n’était ni plus faux ni moins vraisemblable. Cependant ses arguments captieux persuadèrent ce paradoxe ridicule à ceux qui voulurent être persuadés. C’est ainsi qu’en Angleterre, dans les temps les plus florissants, on voit cent papiers publics qui démontrent que l’état est ruiné[202].
Il était plus aisé en France qu’ailleurs de décrier le ministère des finances dans l’esprit des peuples. Ce ministère est le plus odieux, parceque les impôts le sont toujours: il régnait d’ailleurs en général dans la finance autant de préjugés et d’ignorance que dans la philosophie.
On s’est instruit si tard, que de nos jours même on a entendu, en 1718, le parlement en corps dire au duc d’Orléans que «la valeur intrinsèque du marc d’argent est de vingt-cinq livres;» comme s’il y avait une autre valeur réelle intrinsèque que celle du poids et du titre: et le duc d’Orléans, tout éclairé qu’il était, ne le fut pas assez pour relever cette méprise du parlement.
Colbert arriva au maniement des finances avec de la science et du génie[203]. Il commença, comme le duc de Sulli, par arrêter les abus et les pillages, qui étaient énormes. La recette fut simplifiée autant qu’il était possible; et, par une économie qui tient du prodige, il augmenta le trésor du roi en diminuant les tailles. On voit, par l’édit mémorable de 1664, qu’il y avait tous les ans un million de ce temps-là destiné à l’encouragement des manufactures et du commerce maritime. Il négligea si peu les campagnes, abandonnées jusqu’à lui à la rapacité des traitants, que des négociants anglais s’étant adressés à M. Colbert de Croissi, son frère, ambassadeur à Londres, pour fournir en France des bestiaux d’Irlande et des salaisons pour les colonies, en 1667, le contrôleur-général répondit que depuis quatre ans on en avait à revendre aux étrangers.
Pour parvenir à cette heureuse administration, il avait fallu une chambre de justice, et de grandes réformes. Il fut obligé de retrancher huit millions et plus de rentes sur la ville, acquises à vil prix, que l’on remboursa sur le pied de l’achat. Ces divers changements exigèrent des édits. Le parlement était en possession de les vérifier depuis François Iᵉʳ. Il fut proposé de les enregistrer seulement à la chambre des comptes; mais l’usage ancien prévalut. Le roi alla lui-même au parlement faire vérifier ses édits en 1664[204].
Il se souvenait toujours de la fronde, de l’arrêt de proscription contre un cardinal[205], son premier ministre, des autres arrêts par lesquels on avait saisi les deniers royaux, pillé les meubles et l’argent des citoyens attachés à la couronne[206]. Tous ces excès ayant commencé par des remontrances sur des édits concernant les revenus de l’état, il ordonna, en 1667, que le parlement ne fît jamais de représentation que dans la huitaine, après avoir enregistré avec obéissance. Cet édit fut encore renouvelé en 1673. Aussi, dans tout le cours de son administration, il n’essuya aucune remontrance d’aucune cour de judicature, excepté dans la fatale année de 1709, où le parlement de Paris représenta inutilement le tort que le ministre des finances fesait à l’état par la variation du prix de l’or et de l’argent.