Presque tous les citoyens ont été persuadés que si le parlement s’était toujours borné à faire sentir au souverain, en connaissance de cause, les malheurs et les besoins du peuple, les dangers des impôts, les périls encore plus grands de la vente de ces impôts à des traitants qui trompaient le roi et opprimaient le peuple, cet usage des remontrances aurait été une ressource sacrée de l’état, un frein à l’avidité des financiers, et une leçon continuelle aux ministres. Mais les étranges abus d’un remède si salutaire avaient tellement irrité Louis XIV, qu’il ne vit que les abus, et proscrivit le remède. L’indignation qu’il conserva toujours dans son cœur fut portée si loin, qu’en 1669 (13 août), il alla encore lui-même au parlement, pour y révoquer les priviléges de noblesse qu’il avait accordés dans sa minorité, en 1644, à toutes les cours supérieures.

Mais, malgré cet édit, enregistré en présence du roi, l’usage a subsisté de laisser jouir de la noblesse tous ceux dont les pères ont exercé vingt ans une charge de judicature dans une cour supérieure, ou qui sont morts dans leurs emplois.

En mortifiant ainsi une compagnie de magistrats, il voulut encourager la noblesse, qui défend la patrie, et les agriculteurs, qui la nourrissent. Déjà , par son édit de 1666, il avait accordé deux mille francs de pension, qui en font près de quatre aujourd’hui, à tout gentilhomme qui aurait eu douze enfants, et mille à qui en aurait eu dix. La moitié de cette gratification était assurée à tous les habitants des villes exemptes de tailles; et, parmi les taillables, tout père de famille qui avait ou qui avait eu dix enfants, était à l’abri de toute imposition.

Il est vrai que le ministre Colbert ne fit pas tout ce qu’il pouvait faire, encore moins ce qu’il voulait. Les hommes n’étaient pas alors assez éclairés; et dans un grand royaume, il y a toujours de grands abus. La taille arbitraire, la multiplicité des droits, les douanes de province à province, qui rendent une partie de la France étrangère à l’autre, et même ennemie, l’inégalité des mesures d’une ville à l’autre, vingt autres maladies du corps politique ne purent être guéries[207].

La plus grande faute qu’on reproche à ce ministre est de n’avoir pas osé encourager l’exportation des blés. Il y avait long-temps qu’on n’en portait plus à l’étranger. La culture avait été négligée dans les orages du ministère de Richelieu; elle le fut davantage dans les guerres civiles de la fronde. Une famine, en 1661, acheva la ruine des campagnes, ruine pourtant que la nature, secondée du travail, est toujours prête à réparer. Le parlement de Paris rendit, dans cette année malheureuse, un arrêt qui paraissait juste dans son principe, mais qui fut presque aussi funeste dans les conséquences que tous les arrêts arrachés à cette compagnie pendant la guerre civile. Il fut défendu aux marchands, sous les peines les plus graves, de contracter aucune association pour ce commerce, et à tous particuliers de faire un amas de grains. Ce qui était bon dans une disette passagère, devenait pernicieux à la longue, et décourageait tous les agriculteurs. Casser un tel arrêt, dans un temps de crise et de préjugés, c’eût été soulever les peuples.

Le ministre n’eut d’autres ressources que d’acheter chèrement chez les étrangers les mêmes blés que les Français leur avaient précédemment vendus dans les années d’abondance. Le peuple fut nourri, mais il en coûta beaucoup à l’état; et l’ordre que M. Colbert avait déjà remis dans les finances rendit cette perte légère.

La crainte de retomber dans la disette ferma nos ports à l’exportation du blé. Chaque intendant, dans sa province, se fit même un mérite de s’opposer au transport des grains dans la province voisine. On ne put, dans les bonnes années, vendre ses grains que par une requête au conseil. Cette fatale administration semblait excusable par l’expérience du passé. Tout le conseil craignait que le commerce du blé ne le forçât de racheter encore à grands frais des autres nations une denrée si nécessaire, que l’intérêt et l’imprévoyance des cultivateurs auraient vendue à vil prix.

Le laboureur alors, plus timide que le conseil, craignit de se ruiner à créer une denrée dont il ne pouvait espérer un grand profit; et les terres ne furent pas aussi bien cultivées qu’elles auraient dû l’être. Toutes les autres branches de l’administration étant florissantes, empêchèrent Colbert de remédier au défaut de la principale.

C’est la seule tache de son ministère: elle est grande; mais, ce qui l’excuse, ce qui prouve combien il est malaisé de détruire les préjugés dans l’administration française, et comme il est difficile de faire le bien, c’est que cette faute, sentie par tous les citoyens habiles, n’a été réparée par aucun ministre, pendant cent années entières, jusqu’à l’époque mémorable de 1764, où un contrôleur-général[208] plus éclairé a tiré la France d’une misère profonde en rendant le commerce des grains libre, avec des restrictions à peu près semblables à celles dont on use en Angleterre[209].

Colbert, pour fournir à -la-fois aux dépenses des guerres, des bâtiments, et des plaisirs, fut obligé de rétablir, vers l’an 1672, ce qu’il avait voulu d’abord abolir pour jamais; impôts en parti, rentes, charges nouvelles, augmentations de gages; enfin, ce qui soutient l’état quelque temps, et l’obère pour des siècles.