On n’osa imposer le dixième que dans l’année 1710. Mais ce dixième, levé à la suite de tant d’autres impôts onéreux, parut si dur, qu’on n’osa pas l’exiger avec rigueur. Le gouvernement n’en retira pas vingt-cinq millions annuels, à quarante francs le marc.
Colbert avait peu changé la valeur numéraire des monnaies. Il vaut mieux ne la point changer du tout. L’argent et l’or, ces gages d’échange, doivent être des mesures invariables. Il n’avait poussé la valeur numéraire du marc d’argent, de vingt-six francs où il l’avait trouvée, qu’à vingt-sept et à vingt-huit; et après lui, dans les dernières années de Louis XIV, on étendit cette dénomination jusqu’à quarante livres idéales: ressource fatale, par laquelle le roi était soulagé un moment, pour être ruiné ensuite; car, au lieu d’un marc d’argent, on ne lui en donnait presque plus que la moitié. Celui qui devait vingt-six livres en 1668 donnait un marc, et qui devait quarante livres ne donnait qu’à peu près ce même marc en 1710. Les diminutions qui suivirent dérangèrent le peu qui restait de commerce autant qu’avait fait l’augmentation.
On aurait trouvé une ressource dans un papier de crédit; mais ce papier doit être établi dans un temps de prospérité, pour se soutenir dans un temps malheureux.
Le ministre Chamillart commença, en 1706, à payer en billets de monnaie, en billets de subsistance, d’ustensiles; et comme cette monnaie de papier n’était pas reçue dans les coffres du roi, elle fut décriée presque aussitôt qu’elle parut. On fut réduit à continuer de faire des emprunts onéreux, à consommer d’avance quatre années des revenus de la couronne[213].
On fit toujours ce qu’on appelle des affaires extraordinaires: on créa des charges ridicules, toujours achetées par ceux qui veulent se mettre à l’abri de la taille; car l’impôt de la taille étant avilissant en France, et les hommes étant nés vains, l’appât qui les décharge de cette honte fait toujours des dupes; et les gages considérables attachés à ces nouvelles charges invitent à les acheter dans des temps difficiles, parcequ’on ne fait pas réflexion qu’elles seront supprimées dans des temps moins fâcheux. Ainsi, en 1707, on inventa la dignité des conseillers du roi rouleurs et courtiers de vin, et cela produisit cent quatre-vingt mille livres. On imagina des greffiers royaux, des subdélégués des intendants des provinces. On inventa des conseillers du roi contrôleurs aux empilements des bois, des conseillers de police, des charges de barbiers-perruquiers, des contrôleurs-visiteurs de beurre frais, des essayeurs de beurre salé[214]. Ces extravagances font rire aujourd’hui; mais alors elles fesaient pleurer.
Le contrôleur-général Desmarets, neveu de l’illustre Colbert, ayant, en 1708, succédé à Chamillart, ne put guérir un mal que tout rendait incurable.
La nature conspira avec la fortune pour accabler l’état. Le cruel hiver de 1709 força le roi de remettre aux peuples neuf millions de tailles dans le temps qu’il n’avait pas de quoi payer ses soldats. La disette des denrées fut si excessive, qu’il en coûta quarante-cinq millions pour les vivres de l’armée. La dépense de cette année 1709 montait à deux cent vingt et un millions, et le revenu ordinaire du roi n’en produisit pas quarante-neuf. Il fallut donc ruiner l’état pour que les ennemis ne s’en rendissent pas les maîtres. Le désordre s’accrut tellement, et fut si peu réparé, que, long-temps après la paix, au commencement de l’année 1715, le roi fut obligé de faire négocier trente-deux millions de billets, pour en avoir huit en espèces. Enfin, il laissa à sa mort deux milliards six cents millions de dettes, à vingt-huit livres le marc, à quoi les espèces se trouvèrent alors réduites, ce qui fait environ quatre milliards cinq cents millions de notre monnaie courante en 1760.
Il est étonnant, mais il est vrai que cette immense dette n’aurait point été un fardeau impossible à soutenir, s’il y avait eu alors un commerce florissant, un papier de crédit établi, et des compagnies solides qui eussent répondu de ce papier, comme en Suède, en Angleterre, à Venise, et en Hollande; car, lorsqu’un état puissant ne doit qu’à lui-même, la confiance et la circulation suffisent pour payer[215]; mais il s’en fallait beaucoup que la France eût alors assez de ressorts pour faire mouvoir une machine si vaste et si compliquée, dont le poids l’écrasait.
Louis XIV, dans son règne, dépensa dix-huit milliards; ce qui revient, année commune, à trois cent trente millions d’aujourd’hui, en compensant l’une par l’autre les augmentations et les diminutions numéraires des monnaies.
Sous l’administration du grand Colbert, les revenus ordinaires de la couronne n’allaient qu’à cent dix-sept millions à vingt-sept livres, et puis à vingt-huit livres le marc d’argent. Ainsi tout le surplus fut toujours fourni en affaires extraordinaires. Colbert, le plus grand ennemi de cette funeste ressource, fut obligé d’y avoir recours pour servir promptement. Il emprunta huit cents millions, valeur de notre temps, dans la guerre de 1672. Il restait au roi très peu d’anciens domaines de la couronne. Ils sont déclarés inaliénables par tous les parlements du royaume, et cependant ils sont presque tous aliénés. Le revenu du roi consiste aujourd’hui dans celui de ses sujets; c’est une circulation perpétuelle de dettes et de paiements. Le roi doit aux citoyens plus de millions numéraires par an, sous le nom de rentes de l’Hôtel de ville, qu’aucun roi n’en a jamais retiré des domaines de la couronne.