Pour se faire une idée de ce prodigieux accroissement de taxes, de dettes, de richesses, de circulation, et en même temps d’embarras et de peines, qu’on a éprouvés en France et dans les autres pays, on peut considérer qu’à la mort de François Iᵉʳ l’état devait environ trente mille livres de rentes perpétuelles sur l’Hôtel de ville, et qu’à présent il en doit plus de quarante-cinq millions.
Ceux qui ont voulu comparer les revenus de Louis XIV avec ceux de Louis XV ont trouvé, en ne s’arrêtant qu’au revenu fixe et courant, que Louis XIV était beaucoup plus riche en 1683, époque de la mort de Colbert, avec cent dix-sept millions de revenu, que son successeur ne l’était, en 1730, avec près de deux cents millions; et cela est très vrai, en ne considérant que les rentes fixes et ordinaires de la couronne; car cent dix-sept millions numéraires au marc de vingt-huit livres sont une somme plus forte que deux cents millions à quarante-neuf livres, à quoi se montait le revenu du roi en 1730; et de plus, il faut compter les charges augmentées par les emprunts de la couronne; mais aussi les revenus du roi, c’est-à -dire de l’état, sont accrus depuis, et l’intelligence des finances s’est perfectionnée au point que, dans la guerre ruineuse de 1741, il n’y a pas eu un moment de discrédit. On a pris le parti de faire des fonds d’amortissement, comme chez les Anglais: il a fallu adopter une partie de leur système de finance, ainsi que leur philosophie; et si, dans un état purement monarchique, on pouvait introduire ces papiers circulants qui doublent au moins la richesse de l’Angleterre, l’administration de la France acquerrait son dernier degré de perfection, mais perfection trop voisine de l’abus dans une monarchie[216].
Il y avait environ cinq cents millions numéraires d’argent monnayé dans le royaume en 1683; et il y en avait environ douze cents en 1730, de la manière dont on compte aujourd’hui. Mais le numéraire, sous le ministère du cardinal de Fleury, fut presque le double du numéraire du temps de Colbert. Il paraît donc que la France n’était environ que d’un sixième plus riche en espèces circulantes depuis la mort de Colbert. Elle l’est beaucoup davantage en matières d’argent et d’or travaillées et mises en œuvre pour le service et pour le luxe. Il n’y en avait pas pour quatre cents millions de notre monnaie d’aujourd’hui, en 1690; et vers l’an 1730, on en possédait autant que d’espèces circulantes. Rien ne fait voir plus évidemment combien le commerce, dont Colbert ouvrit les sources, s’est accru lorsque ses canaux, fermés par les guerres, ont été débouchés. L’industrie s’est perfectionnée, malgré l’émigration de tant d’artistes que dispersa la révocation de l’édit de Nantes; et cette industrie augmente encore tous les jours. La nation est capable d’aussi grandes choses, et de plus grandes encore que sous Louis XIV, parceque le génie et le commerce se fortifient toujours quand on les encourage.
A voir l’aisance des particuliers, ce nombre prodigieux de maisons agréables bâties dans Paris et dans les provinces, cette quantité d’équipages, ces commodités, ces recherches qu’on nomme luxe, on croirait que l’opulence est vingt fois plus grande qu’autrefois. Tout cela est le fruit d’un travail ingénieux, encore plus que de la richesse. Il n’en coûte guère plus aujourd’hui pour être agréablement logé, qu’il n’en coûtait pour l’être mal sous Henri IV. Une belle glace de nos manufactures orne nos maisons à bien moins de frais que les petites glaces qu’on tirait de Venise. Nos belles et parantes étoffes sont moins chères que celles de l’étranger, qui ne les valaient pas.
Ce n’est point en effet l’argent et l’or qui procurent une vie commode, c’est le génie. Un peuple qui n’aurait que ces métaux serait très misérable: un peuple qui, sans ces métaux, mettrait heureusement en œuvre toutes les productions de la terre, serait véritablement le peuple riche. La France a cet avantage, avec beaucoup plus d’espèces qu’il n’en faut pour la circulation.
L’industrie s’étant perfectionnée dans les villes, s’est accrue dans les campagnes. Il s’élèvera toujours des plaintes sur le sort des cultivateurs. On les entend dans tous les pays du monde, et ces murmures sont presque partout ceux des oisifs opulents, qui condamnent le gouvernement beaucoup plus qu’ils ne plaignent les peuples. Il est vrai que presque en tout pays, si ceux qui passent leurs jours dans les travaux rustiques avaient le loisir de murmurer, ils s’élèveraient contre les exactions qui leur enlèvent une partie de leur substance. Ils détesteraient la nécessité de payer des taxes qu’ils ne se sont point imposées, et de porter le fardeau de l’état sans participer aux avantages des autres citoyens. Il n’est pas du ressort de l’histoire d’examiner comment le peuple doit contribuer sans être foulé, et de marquer le point précis, si difficile à trouver, entre l’exécution des lois et l’abus des lois, entre les impôts et les rapines; mais l’histoire doit faire voir qu’il est impossible qu’une ville soit florissante sans que les campagnes d’alentour soient dans l’abondance; car certainement ce sont ces campagnes qui la nourrissent. On entend, à des jours réglés, dans toutes les villes de France, des reproches de ceux à qui leur profession permet de déclamer en public contre toutes les différentes branches de consommation auxquelles on donne le nom de luxe. Il est évident que les aliments de ce luxe ne sont fournis que par le travail industrieux des cultivateurs; travail toujours chèrement payé.
On a planté plus de vignes, et on les a mieux travaillées: on a fait de nouveaux vins qu’on ne connaissait pas auparavant, tels que ceux de Champagne, auxquels on a su donner la couleur, la sève, et la force de ceux de Bourgogne, et qu’on débite chez l’étranger avec un grand avantage: cette augmentation des vins a produit celle des eaux-de-vie. La culture des jardins, des légumes, des fruits, a reçu de prodigieux accroissements, et le commerce des comestibles avec les colonies de l’Amérique en a été augmenté: les plaintes qu’on a de tout temps fait éclater sur la misère de la campagne ont cessé alors d’être fondées. D’ailleurs, dans ces plaintes vagues on ne distingue pas les cultivateurs, les fermiers, d’avec les manœuvres. Ceux-ci ne vivent que du travail de leurs mains; et cela est ainsi dans tous les pays du monde, où le grand nombre doit vivre de sa peine. Mais il n’y a guère de royaume dans l’univers où le cultivateur, le fermier, soit plus à son aise que dans quelques provinces de France; et l’Angleterre seule peut lui disputer cet avantage. La taille proportionnelle, substituée à l’arbitraire dans quelques provinces, a contribué encore à rendre plus solides les fortunes des cultivateurs qui possèdent des charrues, des vignobles, des jardins. Le manœuvre, l’ouvrier, doit être réduit au nécessaire pour travailler: telle est la nature de l’homme. Il faut que ce grand nombre d’hommes soit pauvre, mais il ne faut pas qu’il soit misérable[217].
Le moyen ordre s’est enrichi par l’industrie. Les ministres et les courtisans ont été moins opulents, parceque l’argent ayant augmenté numériquement de près de moitié, les appointements et les pensions sont restés les mêmes, et le prix des denrées est monté à plus du double: c’est ce qui est arrivé dans tous les pays de l’Europe. Les droits, les honoraires, sont partout restés sur l’ancien pied. Un électeur, qui reçoit l’investiture de ses états, ne paie que ce que ses prédécesseurs payaient du temps de l’empereur Charles IV, au quatorzième siècle; et il n’est dû qu’un écu au secrétaire de l’empereur dans cette cérémonie.
Ce qui est bien plus étrange, c’est que tout ayant augmenté, valeur numéraire des monnaies, quantité des matières d’or et d’argent, prix des denrées, cependant la paie du soldat est restée au même taux qu’elle était il y a deux cents ans: on donne cinq sous numéraires aux fantassins, comme on les donnait du temps de Henri IV[218]. Aucun de ce grand nombre d’hommes ignorants, qui vendent leur vie à si bon marché, ne sait qu’attendu le surhaussement des espèces et la cherté des denrées, il reçoit environ deux tiers moins que les soldats de Henri IV. S’il le savait, s’il demandait une paie de deux tiers plus haute, il faudrait bien la lui donner: il arriverait alors que chaque puissance de l’Europe entretiendrait les deux tiers moins de troupes; les forces se balanceraient de même; la culture de la terre et les manufactures en profiteraient.
Il faut encore observer que les gains du commerce ayant augmenté, et les appointements de toutes les grandes charges ayant diminué de valeur réelle, il s’est trouvé moins d’opulence qu’autrefois chez les grands, et plus dans le moyen ordre; et cela même a mis moins de distance entre les hommes. Il n’y avait autrefois de ressource pour les petits que de servir les grands: aujourd’hui l’industrie a ouvert mille chemins qu’on ne connaissait pas il y a cent ans. Enfin, de quelque manière que les finances de l’état soient administrées, la France possède dans le travail d’environ vingt millions d’habitants un trésor inestimable.