Peut-être serait-il à souhaiter qu’en bannissant de la chaire le mauvais goût qui l’avilissait, il en eût banni aussi cette coutume de prêcher sur un texte. En effet, parler long-temps sur une citation d’une ligne ou deux, se fatiguer à compasser tout son discours sur cette ligne, un tel travail paraît un jeu peu digne de la gravité de ce ministère. Le texte devient une espèce de devise, ou plutôt d’énigme, que le discours développe. Jamais les Grecs et les Romains ne connurent cet usage. C’est dans la décadence des lettres qu’il commença, et le temps l’a consacré.
L’habitude de diviser toujours en deux ou trois points des choses qui, comme la morale, n’exigent aucune division, ou qui en demanderaient davantage, comme la controverse, est encore une coutume gênante, que le P. Bourdaloue trouva introduite, et à laquelle il se conforma.
Il avait été précédé par Bossuet, depuis évêque de Meaux. Celui-ci, qui devint un si grand homme, s’était engagé, dans sa grande jeunesse, à épouser mademoiselle Desvieux, fille d’un rare mérite. Ses talents pour la théologie, et pour cette espèce d’éloquence qui le caractérise, se montrèrent de si bonne heure, que ses parents et ses amis le déterminèrent à ne se donner qu’à l’église. Mademoiselle Desvieux l’y engagea elle-même, préférant la gloire qu’il devait acquérir au bonheur de vivre avec lui[228]. Il avait prêché assez jeune, devant le roi et la reine-mère, en 1662, long-temps avant que le P. Bourdaloue fût connu. Ses discours, soutenus d’une action noble et touchante, les premiers qu’on eût encore entendus à la cour qui approchassent du sublime, eurent un si grand succès, que le roi fit écrire, en son nom, à son père, intendant de Soissons[229], pour le féliciter d’avoir un tel fils.
Cependant, quand Bourdaloue parut, Bossuet ne passa plus pour le premier prédicateur. Il s’était déjà donné aux oraisons funèbres, genre d’éloquence qui demande de l’imagination et une grandeur majestueuse qui tient un peu à la poésie, dont il faut toujours emprunter quelque chose, quoique avec discrétion, quand on tend au sublime. L’oraison funèbre de la reine-mère, qu’il prononça en 1667, lui valut l’évêché de Condom[230]: mais ce discours n’était pas encore digne de lui; et il ne fut pas imprimé, non plus que ses sermons. L’éloge funèbre de la reine d’Angleterre, veuve de Charles Iᵉʳ, qu’il fit en 1669, parut presque en tout un chef-d’œuvre. Les sujets de ces pièces d’éloquence sont heureux à proportion des malheurs que les morts ont éprouvés. C’est en quelque façon comme dans les tragédies, où les grandes infortunes des principaux personnages sont ce qui intéresse davantage. L’éloge funèbre de Madame, enlevée à la fleur de son âge, et morte entre ses bras, eut le plus grand et le plus rare des succès, celui de faire verser des larmes à la cour. Il fut obligé de s’arrêter après ces paroles: «O nuit désastreuse! nuit effroyable, où retentit tout-à -coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle: Madame se meurt, Madame est morte, etc.» L’auditoire éclata en sanglots; et la voix de l’orateur fut interrompue par ses soupirs et par ses pleurs.
Les Français furent les seuls qui réussirent dans ce genre d’éloquence. Le même homme, quelque temps après, en inventa un nouveau, qui ne pouvait guère avoir de succès qu’entre ses mains. Il appliqua l’art oratoire à l’histoire même, qui semble l’exclure. Son Discours sur l’histoire universelle, composé pour l’éducation du dauphin, n’a eu ni modèle, ni imitateurs. Si le système qu’il adopte, pour concilier la chronologie des Juifs avec celle des autres nations, a trouvé des contradicteurs chez les savants, son style n’a trouvé que des admirateurs. On fut étonné de cette force majestueuse dont il décrit les mœurs, le gouvernement, l’accroissement, et la chute des grands empires; et de ces traits rapides d’une vérité énergique, dont il peint et dont il juge les nations.
Presque tous les ouvrages qui honorèrent ce siècle étaient dans un genre inconnu à l’antiquité. Le Télémaque est de ce nombre. Fénélon, le disciple, l’ami de Bossuet, et depuis devenu malgré lui son rival et son ennemi, composa ce livre singulier, qui tient à -la-fois du roman et du poëme, et qui substitue une prose cadencée à la versification. Il semble qu’il ait voulu traiter le roman comme M. de Meaux avait traité l’histoire, en lui donnant une dignité et des charmes inconnus, et surtout en tirant de ces fictions une morale utile au genre humain, morale entièrement négligée dans presque toutes les inventions fabuleuses. On a cru qu’il avait composé ce livre pour servir de thèmes et d’instruction au duc de Bourgogne, et aux autres enfants de France, dont il fut le précepteur; ainsi que Bossuet avait fait son Histoire universelle pour l’éducation de Monseigneur. Mais son neveu, le marquis de Fénélon, héritier de la vertu de cet homme célèbre, et qui a été tué à la bataille de Rocoux, m’a assuré le contraire. En effet, il n’eût pas été convenable que les amours de Calypso et d’Eucharis eussent été les premières leçons qu’un prêtre eût données aux enfants de France.
Il ne fit cet ouvrage que lorsqu’il fut relégué dans son archevêché de Cambrai[231]. Plein de la lecture des anciens, et né avec une imagination vive et tendre, il s’était fait un style qui n’était qu’à lui, et qui coulait de source avec abondance. J’ai vu son manuscrit original: il n’y a pas dix ratures[232]. Il le composa en trois mois, au milieu de ses malheureuses disputes sur le quiétisme, ne se doutant pas combien ce délassement était supérieur à ses occupations. On prétend qu’un domestique lui en déroba une copie qu’il fit imprimer. Si cela est, l’archevêque de Cambrai dut à cette infidélité toute la réputation qu’il eut en Europe; mais il lui dut aussi d’être perdu pour jamais à la cour. On crut voir dans le Télémaque une critique indirecte du gouvernement de Louis XIV. Sésostris, qui triomphait avec trop de faste; Idoménée, qui établissait le luxe dans Salente, et qui oubliait le nécessaire, parurent des portraits du roi, quoique, après tout, il soit impossible d’avoir chez soi le superflu que par la surabondance des arts de la première nécessité. Le marquis de Louvois semblait, aux yeux des mécontents, représenté sous le nom de Protésilas, vain, dur, hautain, ennemi des grands capitaines qui servaient l’état et non le ministre.
Les alliés, qui, dans la guerre de 1688, s’unirent contre Louis XIV, qui depuis ébranlèrent son trône, dans la guerre de 1701, se firent une joie de le reconnaître dans ce même Idoménée, dont la hauteur révolte tous ses voisins. Ces allusions firent des impressions profondes, à la faveur de ce style harmonieux, qui insinue d’une manière si tendre la modération et la concorde. Les étrangers et les Français même, lassés de tant de guerres, virent avec une consolation maligne une satire dans un livre fait pour enseigner la vertu. Les éditions en furent innombrables. J’en ai vu quatorze en langue anglaise. Il est vrai qu’après la mort de ce monarque si craint, si envié, si respecté de tous, et si haï de quelques-uns, quand la malignité humaine a cessé de s’assouvir des allusions prétendues qui censuraient sa conduite, les juges d’un goût sévère ont traité le Télémaque avec quelque rigueur. Ils ont blâmé les longueurs, les détails, les aventures trop peu liées, les descriptions trop répétées et trop uniformes de la vie champêtre; mais ce livre a toujours été regardé comme un des beaux monuments d’un siècle florissant.
On peut compter parmi les productions d’un genre unique les Caractères de La Bruyère. Il n’y avait pas chez les anciens plus d’exemples d’un tel ouvrage que du Télémaque. Un style rapide, concis, nerveux, des expressions pittoresques, un usage tout nouveau de la langue, mais qui n’en blesse pas les règles, frappèrent le public; et les allusions qu’on y trouvait en foule achevèrent le succès. Quand La Bruyère montra son ouvrage manuscrit à M. de Malézieu, celui-ci lui dit: «Voilà de quoi vous attirer beaucoup de lecteurs et beaucoup d’ennemis.» Ce livre baissa dans l’esprit des hommes quand une génération entière, attaquée dans l’ouvrage, fut passée. Cependant, comme il y a des choses de tous les temps et de tous les lieux, il est à croire qu’il ne sera jamais oublié. Le Télémaque a fait quelques imitateurs, les Caractères de La Bruyère en ont produit davantage[233]. Il est plus aisé de faire de courtes peintures des choses qui nous frappent, que d’écrire un long ouvrage d’imagination, qui plaise et qui instruise à -la-fois.
L’art délicat de répandre des graces jusque sur la philosophie fut encore une chose nouvelle, dont le livre des Mondes fut le premier exemple, mais exemple dangereux, parceque la véritable parure de la philosophie est l’ordre, la clarté, et surtout la vérité. Ce qui pourrait empêcher cet ouvrage ingénieux d’être mis par la postérité au rang de nos livres classiques, c’est qu’il est fondé en partie sur la chimère des tourbillons de Descartes.