Il faut ajouter à ces nouveautés celles que produisit Bayle en donnant une espèce de dictionnaire de raisonnement. C’est le premier ouvrage de ce genre où l’on puisse apprendre à penser. Il faut abandonner à la destinée des livres ordinaires les articles de ce recueil qui ne contiennent que de petits faits indignes à -la-fois de Bayle, d’un lecteur grave, et de la postérité. Au reste, en plaçant ici Bayle parmi les auteurs qui ont honoré le siècle de Louis XIV, quoiqu’il fût réfugié en Hollande, je ne fais en cela que me conformer à l’arrêt du parlement de Toulouse, qui, en déclarant son testament valide en France, malgré la rigueur des lois, dit expressément «qu’un tel homme ne peut être regardé comme un étranger.»

On ne s’appesantira point ici sur la foule des bons livres que ce siècle a fait naître; on ne s’arrête qu’aux productions de génie singulières ou neuves qui le caractérisent, et qui le distinguent des autres siècles. L’éloquence de Bossuet et de Bourdaloue, par exemple, n’était et ne pouvait être celle de Cicéron: c’était un genre et un mérite tout nouveau. Si quelque chose approche de l’orateur romain, ce sont les trois mémoires que Pellisson composa pour Fouquet. Ils sont dans le même genre que plusieurs oraisons de Cicéron, un mélange d’affaires judiciaires et d’affaires d’état, traité solidement avec un art qui paraît peu, et orné d’une éloquence touchante.

Nous avons eu des historiens, mais point de Tite-Live. Le style de la Conjuration de Venise est comparable à celui de Salluste. On voit que l’abbé de Saint-Réal l’avait pris pour modèle, et peut-être l’a-t-il surpassé. Tous les autres écrits dont on vient de parler semblent être d’une création nouvelle. C’est là surtout ce qui distingue cet âge illustre; car pour des savants et des commentateurs, le seizième et le dix-septième siècle en avaient beaucoup produit; mais le vrai génie en aucun genre n’était encore développé.

Qui croirait que tous ces bons ouvrages en prose n’auraient probablement jamais existé, s’ils n’avaient été précédés par la poésie? C’est pourtant la destinée de l’esprit humain dans toutes les nations: les vers furent partout les premiers enfants du génie, et les premiers maîtres d’éloquence.

Les peuples sont ce qu’est chaque homme en particulier. Platon et Cicéron commencèrent par faire des vers. On ne pouvait encore citer un passage noble et sublime de prose française, quand on savait par cœur le peu de belles stances que laissa Malherbe; et il y a grande apparence que, sans Pierre Corneille, le génie des prosateurs ne se serait pas développé.

Cet homme est d’autant plus admirable, qu’il n’était environné que de très mauvais modèles quand il commença à donner des tragédies. Ce qui devait encore lui fermer le bon chemin, c’est que ces mauvais modèles étaient estimés; et, pour comble de découragement, ils étaient favorisés par le cardinal de Richelieu, le protecteur des gens de lettres et non pas du bon goût. Il récompensait de misérables écrivains qui d’ordinaire sont rampants; et, par une hauteur d’esprit si bien placée ailleurs, il voulait abaisser ceux en qui il sentait avec quelque dépit un vrai génie, qui rarement se plie à la dépendance. Il est bien rare qu’un homme puissant, quand il est lui-même artiste, protége sincèrement les bons artistes.

Corneille eut à combattre son siècle, ses rivaux, et le cardinal de Richelieu. Je ne répéterai point ici ce qui a été écrit sur le Cid. Je remarquerai seulement que l’académie, dans ses judicieuses décisions entre Corneille et Scudéri, eut trop de complaisance pour le cardinal de Richelieu, en condamnant l’amour de Chimène. Aimer le meurtrier de son père, et poursuivre la vengeance de ce meurtre, était une chose admirable. Vaincre son amour eût été un défaut capital dans l’art tragique, qui consiste principalement dans les combats du cœur; mais l’art était inconnu alors à tout le monde, hors à l’auteur.

Le Cid ne fut pas le seul ouvrage de Corneille que le cardinal de Richelieu voulut rabaisser. L’abbé d’Aubignac nous apprend que ce ministre désapprouva Polyeucte.

Le Cid, après tout, était une imitation très embellie de Guillem de Castro, et en plusieurs endroits une traduction[234]. Cinna, qui le suivit, était unique. J’ai connu un ancien domestique de la maison de Condé, qui disait que le grand Condé, à l’âge de vingt ans, étant à la première représentation de Cinna, versa des larmes[235] à ces paroles d’Auguste:

Je suis maître de moi comme de l’univers;
Je le suis, je veux l’être. O siècles! ô mémoire!
Conservez à jamais ma dernière victoire.
Je triomphe aujourd’hui du plus juste courroux
De qui le souvenir puisse aller jusqu’à vous:
Soyons amis, Cinna; c’est moi qui t’en convie.