Vers la fin de 1684, et au commencement de 1685, tandis que Louis XIV, toujours puissamment armé, ne craignait aucun de ses voisins, les troupes furent envoyées dans toutes les villes et dans tous les châteaux où il y avait le plus de protestants; et comme les dragons, assez mal disciplinés dans ce temps-là , furent ceux qui commirent le plus d’excès, on appela cette exécution la dragonnade.
Les frontières étaient aussi soigneusement gardées qu’on le pouvait, pour prévenir la fuite de ceux qu’on voulait réunir à l’Église. C’était une espèce de chasse qu’on fesait dans une grande enceinte.
Un évêque, un intendant, ou un subdélégué, ou un curé, ou quelqu’un d’autorisé, marchait à la tête des soldats. On assemblait les principales familles calvinistes, surtout celles qu’on croyait les plus faciles. Elles renonçaient à leur religion au nom des autres, et les obstinés étaient livrés aux soldats, qui eurent toute licence, excepté celle de tuer. Il y eut pourtant plusieurs personnes si cruellement maltraitées, qu’elles en moururent. Les enfants des réfugiés, dans les pays étrangers, jettent encore des cris sur cette persécution de leurs pères: ils la comparent aux plus violentes que souffrit l’Église dans les premiers temps.
C’était un étrange contraste que du sein d’une cour voluptueuse, où régnaient la douceur des mœurs, les graces, les charmes de la société, il partît des ordres si durs et si impitoyables. Le marquis de Louvois porta dans cette affaire l’inflexibilité de son caractère; on y reconnut le même génie qui avait voulu ensevelir la Hollande sous les eaux, et qui, depuis, mit le Palatinat en cendres. Il y a encore des lettres de sa main, de cette année, 1685, conçues en ces termes: «Sa majesté veut qu’on fasse éprouver les dernières rigueurs à ceux qui ne voudront pas se faire de sa religion; et ceux qui auront la sotte gloire de vouloir demeurer les derniers, doivent être poussés jusqu’à la dernière extrémité.»
Paris ne fut point exposé à ces vexations; les cris se seraient fait entendre au trône de trop près. On veut bien faire des malheureux, mais on souffre d’entendre leurs clameurs.
(1685) Tandis qu’on fesait ainsi tomber partout les temples, et qu’on demandait dans les provinces des abjurations à main armée, l’édit de Nantes fut enfin cassé, au mois[276] d’octobre 1685; et on acheva de ruiner l’édifice qui était déjà miné de toutes parts.
La chambre de l’édit[277] avait déjà été supprimée. Il fut ordonné aux conseillers calvinistes du parlement de se défaire de leurs charges. Une foule d’arrêts du conseil parut coup sur coup, pour extirper les restes de la religion proscrite. Celui qui paraissait le plus fatal fut l’ordre d’arracher les enfants aux prétendus réformés, pour les remettre entre les mains des plus proches parents catholiques; ordre contre lequel la nature réclamait à si haute voix qu’il ne fut pas exécuté.
Mais dans ce célèbre édit qui révoqua celui de Nantes, il paraît qu’on prépara un événement tout contraire au but qu’on s’était proposé. On voulait la réunion des calvinistes à l’Église dans le royaume. Gourville, homme très judicieux, consulté par Louvois, lui avait proposé, comme on sait, de faire enfermer tous les ministres, et de ne relâcher que ceux qui, gagnés par des pensions secrètes, abjureraient en public, et serviraient à la réunion plus que des missionnaires et des soldats. Au lieu de suivre cet avis politique, il fut ordonné, par l’édit, à tous les ministres qui ne voulaient pas se convertir, de sortir du royaume dans quinze jours. C’était s’aveugler que de penser qu’en chassant les pasteurs, une grande partie du troupeau ne suivrait pas. C’était bien présumer de sa puissance, et mal connaître les hommes, de croire que tant de cœurs ulcérés et tant d’imaginations échauffées par l’idée du martyre, surtout dans les pays méridionaux de la France, ne s’exposeraient pas à tout, pour aller chez les étrangers publier leur constance et la gloire de leur exil, parmi tant de nations envieuses de Louis XIV, qui tendaient les bras à ces troupes fugitives.
Le vieux chancelier Le Tellier, en signant l’édit, s’écria plein de joie: «Nunc dimittis servum tuum, Domine..... quia viderunt oculi mei salutare tuum[278].» Il ne savait pas qu’il signait un des grands malheurs de la France[279].
Louvois, son fils, se trompait encore en croyant qu’il suffirait d’un ordre de sa main pour garder toutes les frontières et toutes les côtes contre ceux qui se fesaient un devoir de la fuite. L’industrie occupée à tromper la loi est toujours plus forte que l’autorité. Il suffisait de quelques gardes gagnés, pour favoriser la foule des réfugiés. Près de cinquante mille familles, en trois ans de temps, sortirent du royaume, et furent après suivies par d’autres. Elles allèrent porter chez les étrangers les arts, les manufactures, la richesse. Presque tout le nord de l’Allemagne, pays encore agreste et dénué d’industrie, reçut une nouvelle face de ces multitudes transplantées. Elles peuplèrent des villes entières. Les étoffes, les galons, les chapeaux, les bas, qu’on achetait auparavant de la France, furent fabriqués par eux. Un faubourg entier de Londres fut peuplé d’ouvriers français en soie; d’autres y portèrent l’art de donner la perfection aux cristaux, qui fut alors perdu en France. On trouve encore très communément dans l’Allemagne l’or que les réfugiés y répandirent[280]. Ainsi la France perdit environ cinq cent mille habitants, une quantité prodigieuse d’espèces, et surtout des arts dont ses ennemis s’enrichirent. La Hollande y gagna d’excellents officiers et des soldats. Le prince d’Orange et le duc de Savoie eurent des régiments entiers de réfugiés. Ces mêmes souverains de Savoie et de Piémont, qui avaient exercé tant de cruautés contre les réformés de leurs pays, soudoyaient ceux de France; et ce n’était pas assurément par zèle de religion que le prince d’Orange les enrôlait. Il y en eut qui s’établirent jusque vers le Cap-de-Bonne-Espérance. Le neveu du célèbre Duquesne, lieutenant-général de la marine, fonda une petite colonie à cette extrémité de la terre; elle n’a pas prospéré; ceux qui s’embarquèrent périrent pour la plupart. Mais enfin il y a encore des restes de cette colonie voisine des Hottentots. Les Français ont été dispersés plus loin que les Juifs.