Ce fut en vain qu’on remplit les prisons et les galères de ceux qu’on arrêta dans leur fuite. Que faire de tant de malheureux, affermis dans leur croyance par les tourments? comment laisser aux galères des gens de loi, des vieillards infirmes? On en fit embarquer quelques centaines pour l’Amérique. Enfin le conseil imagina que, quand la sortie du royaume ne serait plus défendue, les esprits n’étant plus animés par le plaisir secret de désobéir, il y aurait moins de désertions. On se trompa encore; et après avoir ouvert les passages, on les referma inutilement une seconde fois.
On défendit aux calvinistes, en 1685, de se faire servir par des catholiques, de peur que les maîtres ne pervertissent les domestiques; et, l’année d’après, un autre édit leur ordonna de se défaire des domestiques huguenots, afin de pouvoir les arrêter comme vagabonds. Il n’y avait rien de stable dans la manière de les persécuter, que le dessein de les opprimer pour les convertir.
Tous les temples détruits, tous les ministres bannis, il s’agissait de retenir dans la communion romaine tous ceux qui avaient changé par persuasion ou par crainte. Il en restait plus[281] de quatre cent mille dans le royaume. Ils étaient obligés d’aller à la messe et de communier. Quelques uns, qui rejetèrent l’hostie après l’avoir reçue, furent condamnés à être brûlés vifs. Les corps de ceux qui ne voulaient pas recevoir les sacrements à la mort étaient traînés sur la claie, et jetés à la voirie.
Toute persécution fait des prosélytes, quand elle frappe pendant la chaleur de l’enthousiasme. Les calvinistes s’assemblèrent partout pour chanter leurs psaumes, malgré la peine de mort décernée contre ceux qui tiendraient des assemblées. Il y avait aussi peine de mort contre les ministres qui rentreraient dans le royaume, et cinq mille cinq cents livres de récompense pour qui les dénoncerait. Il en revint plusieurs qu’on fit périr par la corde ou par la roue[282].
La secte subsista en paraissant écrasée. Elle espéra en vain, dans la guerre de 1689, que le roi Guillaume, ayant détrôné son beau-père catholique, soutiendrait en France le calvinisme. Mais, dans la guerre de 1701, la rébellion et le fanatisme éclatèrent en Languedoc et dans les contrées voisines.
Cette rébellion fut excitée par des prophéties. Les prédictions ont été de tout temps un moyen dont on s’est servi pour séduire les simples, et pour enflammer les fanatiques. De cent événements que la fourberie ose prédire, si la fortune en amène un seul, les autres sont oubliés, et celui-là reste comme un gage de la faveur de Dieu, et comme la preuve d’un prodige. Si aucune prédiction ne s’accomplit, on les explique, on leur donne un nouveau sens; les enthousiastes l’adoptent, et les imbéciles le croient.
Le ministre Jurieu fut un des plus ardents prophètes. Il commença par se mettre au-dessus d’un Cotterus[284], de je ne sais quelle Christine[285], d’un Justus Velsius[286], d’un Drabitius[287], qu’il regarde comme gens inspirés de Dieu. Ensuite il se mit presque à côté de l’auteur de l’Apocalypse et de saint Paul; ses partisans, ou plutôt ses ennemis, firent frapper une médaille en Hollande avec cet exergue, Jurius propheta. Il promit la délivrance du peuple de Dieu pendant huit années. Son école de prophétie s’était établie dans les montagnes du Dauphiné, du Vivarais et des Cévennes, pays tout propre aux prédictions, peuplé d’ignorants et de cervelles chaudes, échauffées par la chaleur du climat, et plus encore par leurs prédicants.
La première école de prophétie fut établie dans une verrerie, sur une montagne du Dauphiné, appelée Peira; un vieil huguenot, nommé De Serre, y annonça la ruine de Babylone, et le rétablissement de Jérusalem. Il montrait aux enfants les paroles de l’Écriture, qui disent: «Quand trois ou quatre sont assemblés en mon nom, mon esprit est parmi eux[288]; et avec un grain de foi on transportera des montagnes[289].» Ensuite il recevait l’esprit: on le lui conférait en lui soufflant dans la bouche, parcequ’il est dit dans Saint-Matthieu que Jésus souffla sur ses disciples avant sa mort: il était hors de lui-même; il avait des convulsions; il changeait de voix; il restait immobile, égaré, les cheveux hérissés, selon l’ancien usage de toutes les nations, et selon ces règles de démence transmises de siècle en siècle. Les enfants recevaient ainsi le don de prophétie; et s’ils ne transportaient pas des montagnes, c’est qu’ils avaient assez de foi pour recevoir l’esprit, et pas assez pour faire des miracles: ainsi ils redoublaient de ferveur pour obtenir ce dernier don.
Tandis que les Cévennes étaient ainsi l’école de l’enthousiasme, des ministres, qu’on appelait apôtres, revenaient en secret prêcher les peuples.
Claude Brousson, d’une famille de Nîmes considérée, homme éloquent et plein de zèle, très estimé chez les étrangers, retourna dans sa patrie en 1698, y fut convaincu non seulement d’avoir rempli son ministère malgré les édits, mais devoir eu, dix ans auparavant, des correspondances avec les ennemis de l’état. En effet, il avait formé le projet d’introduire des troupes anglaises et savoyardes dans le Languedoc. Ce projet, écrit de sa main, et adressé au duc de Schomberg, avait été intercepté depuis long-temps, et était entre les mains de l’intendant de la province. Brousson, errant de ville en ville, fut saisi à Oléron, et transféré à la citadelle de Montpellier. L’intendant et ses juges l’interrogèrent; il répondit qu’il était l’apôtre de Jésus-Christ, qu’il avait reçu le Saint-Esprit, qu’il ne devait pas trahir le dépôt de la foi, que son devoir était de distribuer le pain de la parole à ses frères. On lui demanda si les apôtres avaient écrit des projets pour faire révolter des provinces: on lui montra son fatal écrit, et les juges le condamnèrent tous d’une voix à être roué vif. (1698) Il mourut comme mouraient les premiers martyrs. Toute la secte, loin de le regarder comme un criminel d’état, ne vit en lui qu’un saint, qui avait scellé sa foi de son sang; et on imprima le Martyre de M. de Brousson[290].