Qui devait plus soulever contre lui les Prêtres & le Gouvernement que St. Grégoire Taumaturge, disciple d'Origene? Grégoire avait vu pendant la [64] nuit un vieillard envoyé de Dieu, accompagné d'une femme resplendissante de lumiere: cette femme était la Ste. Vierge, & ce vieillard était St. Jean l'Evangéliste. St. Jean lui dicta un symbole, que St. Grégoire alla prêcher. Il passa, en allant à Néocésarée, près d'un Temple où l'on rendait des oracles, & où la pluye l'obligea de passer la nuit; il y fit plusieurs signes de croix. Le lendemain, le grand Sacrificateur du Temple fut étonné que les démons qui lui répondaient auparavant, ne voulaient plus rendre d'oracles: il les appella; les diables vinrent pour lui dire qu'ils ne viendraient plus; ils lui apprirent qu'ils ne pouvaient plus habiter ce Temple, parce que Grégoire y avait passé la nuit, & qu'il y avait fait des signes de croix. Le Sacrificateur fit saisir Grégoire, qui lui répondit: Je peux chasser les démons d'où je veux, & les faire entrer où il me plaîra. Faites-les donc rentrer dans mon Temple, dit le Sacrificateur. Alors Grégoire déchira un petit morceau d'un volume qu'il tenait à la main, & y traça ces paroles: Grégoire, à Sathan; je te commande de rentrer dans ce Temple: on mit ce billet sur l'Autel; les démons obéirent, & rendirent ce jour-là leurs oracles comme à l'ordinaire; après quoi ils cesserent, comme on le sait.
C'est St. Grégoire de Nysse qui rapporte ces faits dans la Vie de St. Grégoire Taumaturge. Les Prêtres des Idoles devaient sans doute être animés contre Grégoire, & dans leur aveuglement le déférer au Magistrat; cependant leur plus grand ennemi n'essuya aucune persécution.
Il est dit dans l'Histoire de St. Cyprien, qu'il fut le premier Evêque de Carthage condamné à la mort. Le martyre de St. Cyprien est de l'an 258, de notre Ere; donc pendant un très-long-temps aucun Evêque de Carthage ne fut immolé pour sa religion. L'Histoire ne nous dit point quelles calomnies s'éleverent contre St. Cyprien, quels ennemis il avait, pourquoi le Proconsul d'Afrique fut irrité contre lui. St. Cyprien écrit à Cornelius, Evêque de Rome: Il arriva depuis peu une émotion populaire à Carthage, & on cria par deux fois qu'il fallait me jetter aux lions. Il est bien vraisemblable que les emportements du Peuple féroce de Carthage furent enfin cause de la mort de Cyprien; & il est bien sûr que ce ne fut pas l'Empereur Gallus qui le condamna de si loin pour sa religion, puisqu'il laissait en paix Corneille qui vivait sous ses yeux.
Tant de causes secretes se mêlent souvent à la cause apparente, tant de ressorts inconnus servent à persécuter un homme, qu'il est impossible de démêler, dans les siecles postérieurs, la source cachée des malheurs des hommes les plus considérables, à plus forte raison celle du supplice d'un Particulier qui ne pouvait être connu que par ceux de son parti.
Remarquez que St. Grégoire Taumaturge, & St. Denis, Evêque d'Alexandrie, qui ne furent point suppliciés, vivaient dans le temps de St. Cyprien. Pourquoi, étant aussi connus pour le moins que cet Evêque de Carthage, demeurerent-ils paisibles? & pourquoi St. Cyprien fut-il livré au supplice? N'y a-t-il pas quelque apparence que l'un succomba sous des ennemis personnels & puissants, sous la calomnie, sous le prétexte de la raison d'Etat, qui se joint si souvent à la Religion, & que les autres eurent le bonheur d'échapper à la méchanceté des hommes?
Il n'est guères possible que la seule accusation de Christianisme ait fait périr St. Ignace, sous le clément & juste Trajan, puisqu'on permit aux Chrétiens de l'accompagner & de le consoler quand on le conduisit à Rome[20]. Il y avait eu souvent des séditions dans Antioche, ville toujours turbulente, où Ignace était Evêque secret des Chrétiens: peut-être ces séditions, malignement imputées aux Chrétiens innocents, exciterent l'attention du Gouvernement, qui fut trompé, comme il est trop souvent arrivé.
St. Siméon, par exemple, fut accusé devant Sapor d'être l'espion des Romains. L'Histoire de son martyre rapporte que le Roi Sapor lui proposa d'adorer le Soleil: mais on sait que les Perses ne rendaient point de culte au Soleil; ils le regardaient comme un emblême du bon principe, d'Oromase, ou Orosmade, du Dieu Créateur qu'ils reconnaissaient.
Quelque tolérant que l'on puisse être, on ne peut s'empêcher de sentir quelque indignation contre ces déclamateurs, qui accusent Dioclétien d'avoir persécuté les Chrétiens, depuis qu'il fut sur le Trône: rapportons-nous-en à Eusebe de Césarée, son témoignage ne peut être récusé; le favori, le panégyriste de Constantin, l'ennemi violent des Empereurs précédents, doit en être cru quand il les justifie: voici ses paroles: Hist. Ecclésiastiq. Liv. 8.«Les Empereurs donnerent long-temps aux Chrétiens de grandes marques de bienveillance; ils leur confierent des Provinces; plusieurs Chrétiens demeurerent dans le Palais; ils épouserent même des Chrétiennes; Dioclétien prit pour son épouse Prisca, dont la fille fut femme de Maximien Galere, &c.
Qu'on apprenne donc de ce témoignage décisif à ne plus calomnier; qu'on juge si la persécution excitée par Galere, après dix-neuf ans d'un regne de clémence & de bienfaits, ne doit pas avoir sa source dans quelque intrigue que nous ne connaissons pas.