Qu'on voye combien la fable de la Légion Thébaine ou Thébéenne, massacrée, dit-on, toute entiere pour la Religion, est une fable absurde. Il est ridicule qu'on ait fait venir cette Légion d'Asie par le grand St. Bernard; il est impossible qu'on l'eût appellée d'Asie pour venir appaiser une sédition dans les Gaules, un an après que cette sédition avait été réprimée: il n'est pas moins impossible qu'on ait égorgé six mille hommes d'Infanterie, & sept cents Cavaliers, dans un passage où deux cents hommes pourraient arrêter une Armée entiere. La relation de cette prétendue boucherie commence par une imposture évidente: Quand la terre gémissait sous la tyrannie de Dioclétien, le Ciel se peuplait de Martyrs. Or cette aventure, comme on l'a dit, est supposée en 286, temps où Dioclétien favorisait le plus les Chrétiens, & où l'Empire Romain fut le plus heureux. Enfin ce qui devrait épargner toutes ces discussions, c'est qu'il eut jamais de Légion Thébaine: les Romains étaient trop fiers & trop sensés pour composer une Légion de ces Egyptiens qui ne servaient à Rome que d'esclaves, Verna Canopi: c'est comme s'ils avaient eu une Légion Juive. Nous avons les noms des trente-deux Légions qui faisaient les principales forces de l'Empire Romain; assurément la Légion Thébaine ne s'y trouve pas. Rangeons donc ce conte avec les vers acrostiches des Sibylles qui prédisaient les miracles de Jesus-Christ, & avec tant de pieces supposées, qu'un faux zele prodigua pour abuser la crédulité.
CHAPITRE X.
Du danger des fausses légendes, & de la persécution.
LE mensonge en a trop long-temps imposé aux hommes; il est temps qu'on connaisse le peu de vérités qu'on peut démêler à travers ces nuages de fables qui couvrent l'Histoire Romaine, depuis Tacite & Suétone, & qui ont presque toujours enveloppé les Annales des autres Nations anciennes.
Comment peut-on croire, par exemple, que les Romains, ce Peuple grave & sévere, de qui nous tenons nos Loix, ayent condamné des Vierges Chrétiennes, des filles de qualité, à la prostitution. C'est bien mal connaître l'austere dignité de nos Législateurs, qui punissaient si sévérement les faiblesses des Vestales. Les Actes sinceres de Ruinart rapportent ces turpitudes; mais doit-on croire aux Actes de Ruinart, comme aux Actes des Apôtres? Ces Actes sinceres disent, après Bollandus, qu'il y avait dans la Ville d'Ancyre sept Vierges Chrétiennes, d'environ soixante & dix ans chacune; que le Gouverneur Théodecte les condamna à passer par les mains des jeunes gens de la Ville, mais que ces Vierges ayant été épargnées, (comme de raison) il les obligea de servir toutes nues aux mysteres de Diane, auxquels, pourtant, on n'assista jamais qu'avec un voile. S. Théodote, qui à la vérité était Cabaretier, mais qui n'en était pas moins zélé, pria Dieu ardemment de vouloir bien faire mourir ces saintes filles, de peur qu'elles ne succombassent à la tentation: Dieu l'exauça; le Gouverneur les fit jetter dans un lac avec une pierre au cou: elles apparurent aussi-tôt à Théodote, & le prierent de ne pas souffrir que leurs corps fussent mangés des poissons: ce furent leurs propres paroles.
Le St. Cabaretier & ses compagnons allerent pendant la nuit au bord du lac, gardé par des soldats; un flambeau céleste marcha toujours devant eux, & quand ils furent au lieu où étaient les Gardes, un Cavalier céleste, armé de toutes pieces, poursuivit ces Gardes la lance à la main: St. Théodote retira du lac les corps des Vierges: il fut mené devant le Gouverneur, & le Cavalier céleste n'empêcha pas qu'on ne lui tranchât la tête. Ne cessons de répéter que nous vénérons les vrais Martyrs, mais qu'il est difficile de croire cette histoire de Bollandus & de Ruinart.
Faut-il rapporter ici le Conte du jeune St. Romain? On le jetta dans le feu, dit Eusebe, & des Juifs qui étaient présents, insulterent à Jesus-Christ qui laissait bruler ses Confesseurs, après que Dieu avait tiré Sidrac, Mizac & Abdenago de la fournaise ardente. A peine les Juifs eurent-ils parlé, que St. Romain sortit triomphant du bucher: l'Empereur ordonna qu'on lui pardonnât, & dit au Juge qu'il ne voulait rien avoir à démêler avec Dieu. (étranges paroles pour Dioclétien!) Le Juge, malgré l'indulgence de l'Empereur, commanda qu'on coupât la langue à St. Romain; & quoiqu'il eût des bourreaux, il fit faire cette opération par un Médecin. Le jeune Romain, né begue, parla avec volubilité dès qu'il eut la langue coupée. Le Médecin essuya une réprimande; & pour montrer que l'opération était faite selon les regles de l'art, il prit un passant, & lui coupa juste autant de langue qu'il en avait coupé à St. Romain, de quoi le passant mourut sur le champ: car, ajoute savamment l'Auteur, l'Anatomie nous apprend qu'un homme sans langue ne saurait vivre. En vérité, si Eusebe a écrit de pareilles fadaises, si on ne les a point ajoutées à ses Ecrits, quel fond peut-on faire sur son Histoire?
On nous donne le martyre de Ste. Félicité & de ses sept enfants, envoyés, dit-on, à la mort par le sage & pieux Antonin, sans nommer l'Auteur de la relation. Il est bien vraisemblable que quelque Auteur, plus zélé que vrai, a voulu imiter l'Histoire des Macabées; c'est ainsi que commence la relation: Ste, Félicité était Romaine, elle vivait sous le regne d'Antonin: il est clair, par ces paroles, que l'Auteur n'était pas contemporain de Ste. Félicité; il dit que le Préteur les jugea sur son Tribunal dans le champ de Mars; mais le Préfet de Rome tenait son Tribunal au Capitole, & non au champ de Mars, qui, après avoir servi à tenir les Comices, servait alors aux revues des Soldats, aux courses, aux jeux militaires: cela seul démontre la supposition.
Il est dit encore, qu'après le jugement, l'Empereur commit à différents Juges le soin de faire exécuter l'Arrêt; ce qui est entiérement contraire à toutes les formalités de ces temps-là, & à celles de tous les temps.