Il y a de même un saint Hyppolite, que l'on suppose traîné par des chevaux, comme Hyppolite fils de Thésée. Ce supplice ne fut jamais connu des anciens Romains; & la seule ressemblance du nom a fait inventer cette fable.

Observez encore que dans les Relations des martyres, composées uniquement par les Chrétiens mêmes, on voit presque toujours une foule de Chrétiens venir librement dans la prison du condamné, le suivre au supplice, recueillir son sang, ensevelir son corps, faire des miracles avec les reliques. Si c'était la Religion seule qu'on eût persécutée, n'aurait-on pas immolé ces Chrétiens déclarés qui assistaient leurs freres condamnés, & qu'on accusait d'opérer des enchantements avec les restes des corps martyrisés? Ne les aurait-on pas traités comme nous avons traité les Vaudois, les Albigeois, les Hussites, les différentes sectes des Protestants? nous les avons égorgés, brûlés en foule, sans distinction ni d'âge ni de sexe. Y a-t-il dans les Relations avérées des persécutions anciennes un seul trait qui approche de la St. Barthelemi, & des massacres d'Irlande? Y en a-t-il un seul qui ressemble à la Fête annuelle qu'on célebre encore dans Toulouse, fête cruelle, fête abolissable à jamais, dans laquelle un Peuple entier remercie Dieu en procession, & se félicite d'avoir égorgé il y a deux cents ans quatre mille de ses Concitoyens?

Je le dis avec horreur, mais avec vérité: c'est nous Chrétiens, c'est nous qui avons été persécuteurs, bourreaux, assassins! & de qui? de nos freres. C'est nous qui avons détruit cent Villes, le Crucifix ou la Bible à la main, & qui n'avons cessé de répandre le sang, & d'allumer des buchers, depuis le regne de Constantin jusqu'aux fureurs des Cannibales qui habitaient les Cévennes; fureurs, qui, graces au Ciel, ne subsistent plus aujourd'hui.

Nous envoyons encore quelquefois à la potence, de pauvres gens du Poitou, du Vivarais, de Valence, de Montauban. Nous avons pendu depuis 1745, huit personnages de ceux qu'on appelle Prédicants, ou Ministres de l'Evangile, qui n'avaient d'autre crime que d'avoir prié Dieu pour le Roi en patois, & d'avoir donné une goutte de vin & un morceau de pain levé à quelques Paysans imbécilles. On ne sait rien de cela dans Paris, où le plaisir est la seule chose importante, où l'on ignore tout ce qui se passe en Province & chez les Etrangers. Ces procès se font en une heure, & plus vite qu'on ne juge un déserteur. Si le Roi en était instruit, il ferait grace.

On ne traite ainsi les Prêtres Catholiques en aucun Pays Protestant. Il y a plus de cent Prêtres Catholiques en Angleterre & en Irlande, on les connaît, on les a laissé vivre très-paisiblement dans la derniere guerre.

Serons-nous toujours les derniers à embrasser les opinions saines des autres Nations? Elles se sont corrigées; quand nous corrigerons-nous? Il a fallu soixante ans pour nous faire adopter ce que Newton avait démontré; nous commençons à peine à oser sauver la vie à nos enfants par l'inoculation; nous ne pratiquons que depuis très-peu de temps les vrais principes de l'agriculture; quand commencerons-nous à pratiquer les vrais principes de l'humanité? & de quel front pouvons-nous reprocher aux Païens d'avoir fait des Martyrs, tandis que nous avons été coupables de la même cruauté dans les mêmes circonstances?

Accordons que les Romains ont fait mourir une multitude de Chrétiens pour leur seule Religion; en ce cas, les Romains ont été très-condamnables. Voudrions-nous commettre la même injustice? & quand nous leur reprochons d'avoir persécuté, voudrions-nous être persécuteurs?

S'il se trouvait quelqu'un assez dépourvu de bonne foi, ou assez fanatique, pour me dire ici: Pourquoi venez-vous développer nos erreurs & nos fautes? pourquoi détruire nos faux miracles & nos fausses légendes? elles sont l'aliment de la piété de plusieurs personnes; il y a des erreurs nécessaires; n'arrachez pas du corps un ulcere invétéré qui entraînerait avec lui la destruction du corps: voici ce que je lui répondrais.

Tous ces faux miracles, par lesquels vous ébranlez la foi qu'on doit aux véritables, toutes ces légendes absurdes que vous ajoutez aux vérités de l'Evangile, éteignent la Religion dans les cœurs; trop de personnes qui veulent s'instruire, & qui n'ont pas le temps de s'instruire assez, disent: Les Maîtres de ma Religion m'ont trompé, il n'y a donc point de Religion; il vaut mieux se jetter dans les bras de la nature que dans ceux de l'erreur; j'aime mieux dépendre de la Loi naturelle que des inventions des hommes. D'autres ont le malheur d'aller encore plus loin; ils voyent que l'imposture leur a mis un frein, & ils ne veulent pas même du frein de la vérité; ils penchent vers l'Athéisme: on devient dépravé, parce que d'autres ont été fourbes & cruels.

Voilà certainement les conséquences de toutes les fraudes pieuses & de toutes les superstitions. Les hommes d'ordinaire ne raisonnent qu'à demi; c'est un très-mauvais argument que de dire: Voraginé, l'auteur de la légende dorée, & le Jésuite Ribadeneira, compilateur de la fleur des Saints, n'ont dit que des sottises; donc il n'y a point de Dieu: Les Catholiques ont égorgé un certain nombre d'Huguenots, & les Huguenots à leur tour ont assassiné un certain nombre de Catholiques; donc il n'y a point de Dieu. On s'est servi de la Confession, de la Communion & de tous les Sacrements, pour commettre les crimes les plus horribles; donc il n'y a point de Dieu: Je conclurais au contraire, donc il y a un Dieu, qui après cette vie passagere, dans laquelle nous l'avons tant méconnu, & tant commis de crimes en son nom, daignera nous consoler de tant d'horribles malheurs; car à considérer les guerres de Religion, les quarante schismes des Papes, qui ont presque tous été sanglants, les impostures qui ont presque toutes été funestes, les haines irréconciliables allumées par les différentes opinions, à voir tous les maux qu'a produit le faux zele, les hommes ont eu long-temps leur enfer dans cette vie.