Il n'y a pas long-temps que l'Immaculée Conception est établie: les Dominicains n'y croyent pas encore. Dans quel temps les Dominicains commenceront-ils à mériter des peines dans ce monde, & dans l'autre?
Si nous devons apprendre de quelqu'un à nous conduire dans nos disputes interminables, c'est certainement des Apôtres & des Evangélistes. Il y avait de quoi exciter un schisme violent entre St. Paul & St. Pierre. Paul dit expressément dans son Epître aux Galates, qu'il résista en face à Pierre, parce que Pierre était répréhensible, parce qu'il usait de dissimulation aussi-bien que Barnabé, parce qu'ils mangeaient avec les Gentils avant l'arrivée de Jacques, & qu'ensuite ils se retirerent secrétement, & se séparerent des Gentils de peur d'offenser les Circoncis. Je vis, ajoute-t-il, qu'ils ne marchaient pas droit selon l'Evangile; je dis à Céphas: Si vous, Juif, vivez comme les Gentils, & non comme les Juifs, pourquoi obligez-vous les Gentils à judaïser?
C'était là un sujet de querelle violente. Il s'agissait de savoir si les nouveaux Chrétiens judaïseraient ou non. St. Paul alla dans ce temps-là même sacrifier dans le Temple de Jérusalem. On sait que les quinze premiers Evêques de Jérusalem furent des Juifs circoncis, qui observerent le Sabath & qui s'abstinrent des viandes défendues. Un Evêque Espagnol ou Portugais, qui se ferait circoncire & qui observerait le Sabath, serait brulé dans un auto-da-fé. Cependant la paix ne fut altérée pour cet objet fondamental, ni parmi les Apôtres, ni parmi les premiers Chrétiens.
Si les Evangélistes avaient ressemblé aux Ecrivains modernes, ils avaient un champ bien vaste pour combattre les uns contre les autres. St. Matthieu compte vingt-huit générations depuis David jusqu'à Jesus. St. Luc en compte quarante-une; & ces générations sont absolument différentes. On ne voit pourtant nulle dissention s'élever entre les Disciples sur ces contrariétés apparentes, très-bien conciliées par plusieurs Peres de l'Eglise. La charité ne fut point blessée, la paix fut conservée. Quelle plus grande leçon de nous tolérer dans nos disputes, & de nous humilier dans tout ce que nous n'entendons pas?
St. Paul, dans son Epître à quelques Juifs de Rome, convertis au Christianisme, employe toute la fin du Chapitre III à dire que la seule Foi glorifie, & que les œuvres ne justifient personne. St. Jacques, au contraire, dans son Epître aux douze Tribus dispersées par toute la terre, Chapitre II, ne cesse de dire qu'on ne peut être sauvé sans les œuvres. Voilà ce qui a séparé deux grandes Communions parmi nous, & ce qui ne divisa point les Apôtres.
Si la persécution contre ceux avec qui nous disputons, était une action sainte, il faut avouer que celui qui aurait fait tuer le plus d'hérétiques serait le plus grand Saint du Paradis. Quelle figure ferait un homme qui se serait contenté de dépouiller ses freres, & de les plonger dans des cachots, auprès d'un zélé qui en aurait massacré des centaines le jour de la St. Barthelemi? en voici la preuve.
Le Successeur de St. Pierre & son Consistoire ne peuvent errer; ils approuverent, célébrerent, consacrerent l'action de la St. Barthelemi: donc cette action était très-sainte; donc, de deux assassins égaux en piété, celui qui aurait éventré vingt-quatre femmes grosses Huguenotes, doit être élevé en gloire du double de celui qui n'en aura éventré que douze: par la même raison les fanatiques des Cévennes devaient croire qu'ils seraient élevés en gloire à proportion du nombre des Prêtres, des Religieux, & des femmes Catholiques qu'ils auraient égorgés. Ce sont là d'étranges titres pour la gloire éternelle.