Après la mort de Gédéon, les Hébreux adorerent Baal-bérith pendant près de vingt ans, & renoncerent au culte d'Adonaï, sans qu'aucun Chef, aucun Juge, aucun Prêtre criât vengeance. Leur crime était grand, je l'avoue; mais si cette idolâtrie même fut tolérée, combien les différences dans le vrai culte ont elles dû l'être?

Quelques-uns donnent pour une preuve d'intolérance, que le Seigneur lui-même ayant permis que son Arche fût prise par les Philistins dans un combat, il ne punit les Philistins qu'en les frappant d'une maladie secrete, ressemblante aux hémorrhoïdes, en renversant la statue de Dagon, & en envoyant une multitude de rats dans leurs campagnes: mais lorsque les Philistins, pour appaiser sa colere, eurent renvoyé l'Arche attelée de deux vaches qui nourrissaient leurs veaux, & offert à Dieu cinq rats d'or, & cinq anus d'or, le Seigneur fit mourir soixante & dix anciens d'Israël, & cinquante mille hommes du Peuple, pour avoir regardé l'Arche; on répond que le châtiment du Seigneur ne tombe point sur une créance, sur une différence dans le culte, ni sur aucune idolâtrie.

Si le Seigneur avait voulu punir l'idolâtrie, il aurait fait périr tous les Philistins qui oserent prendre son Arche, & qui adoraient Dagon; mais il fit périr cinquante mille & soixante & dix hommes de son Peuple, uniquement parce qu'ils avaient regardé son Arche qu'ils ne devaient pas regarder: tant les Loix, les mœurs de ce temps, l'économie judaïque different de tout ce que nous connaissons; tant les voyes inscrutables de Dieu sont au-dessus des nôtres. La rigueur exercée, dit le judicieux Don Calmet, contre ce grand nombre d'hommes, ne paraîtra excessive qu'à ceux qui n'ont pas compris jusqu'à quel point Dieu voulait être craint & respecté parmi son Peuple, & qui ne jugent des vues & des desseins de Dieu qu'en suivant les foibles lumieres de leur raison.

Dieu ne punit donc pas un culte étranger, mais une profanation du sien, une curiosité indiscrete, une désobéissance, peut-être même un esprit de révolte. On sent bien que de tels châtiments n'appartiennent qu'à Dieu dans la Théocratie Judaïque. On ne peut trop redire que ces temps & ces mœurs n'ont aucun rapport aux nôtres.

Enfin, lorsque dans des siecles postérieurs Naaman l'idolâtre, demanda à Elisée Liv. IV. des Rois, Chap. 20, v. 25.s'il lui était permis de suivre son Roi dans le Temple de Remnon, & d'y adorer avec lui, ce même Elisée qui avait fait dévorer les enfants par les ours, ne lui répondit-il pas, Allez en paix?

Il y a bien plus; le Seigneur ordonne à Jérémie de se mettre des cordes au cou, des colliers[28] & des jougs, de les envoyer aux Roitelets ou Melchim de Moab, d'Ammon, d'Edom, de Tyr, de Sidon; & Jérémie leur fait dire par le Seigneur: Jérém. Chap. 27, v. 6.J'ai donné toutes vos Terres à Nabuchodonosor, Roi de Babylone, mon serviteur. Voilà un Roi idolâtre déclaré serviteur de Dieu & son favori.

Le même Jérémie, que le Melk, ou Roitelet Juif, Sédécias, avait fait mettre au cachot, ayant obtenu son pardon de Sédécias, lui conseille de la part de Dieu Jérém. Chap. 18, v. 19.de se rendre au Roi de Babylone: Si vous allez vous rendre à ses Officiers, dit-il, votre ame vivra. Dieu prend donc enfin le parti d'un Roi idolâtre; il lui livre l'Arche, dont la seule vue avait coûté la vie à cinquante mille soixante & dix Juifs; il lui livre le Saint des Saints, & le reste du Temple qui avait coûté à bâtir cent huit mille talents d'or, un million dix-sept mille talents d'argent & dix mille drachmes d'or, laissés par David & ses Officiers pour la construction de la Maison du Seigneur; ce qui, sans compter les deniers employés par Salomon, monte à la somme de dix-neuf milliards soixante-deux millions, ou environ, au cours de ce jour. Jamais idolâtrie ne fut plus récompensée. Je sais que ce compte est exagéré, qu'il y a probablement erreur de Copiste; mais réduisez la somme à la moitié, au quart, au huitieme même, elle vous étonnera encore. On n'est guères moins surpris des richesses qu'Hérodote dit avoir vues dans le Temple d'Ephese. Enfin, les trésors ne sont rien aux yeux de Dieu; & le nom de son Serviteur donné à Nabuchodonosor, est le vrai trésor inestimable.

Dieu Isaïe, Chap. 44 & 45.ne favorise pas moins le Kir, ou Koresh, ou Kosroes, que nous appellons Cyrus; il l'appelle son Christ, son Oint, quoiqu'il ne fût pas Oint, selon la signification commune de ce mot, & qu'il suivît la Religion de Zoroastre; il l'appelle son Pasteur, quoiqu'il fût usurpateur aux yeux des hommes: il n'y a pas dans toute la sainte Ecriture une plus grande marque de prédilection.

Vous voyez dans Malachie, que du levant au couchant le nom de Dieu est grand dans les Nations, & qu'on lui offre par-tout des oblations pures. Dieu a soin des Ninivites idolâtres comme des Juifs; il les menace, & il leur pardonne. Melchisedec, qui n'était point Juif, était Sacrificateur de Dieu. Balaam idolâtre, était Prophete. L'Ecriture nous apprend donc que non-seulement Dieu tolérait tous les autres Peuples, mais qu'il en avait un soin paternel: & nous osons être intolérants!