C'est assez, ce me semble, qu'il soit prouvé par la Ste. Ecriture, que malgré la punition extraordinaire attirée aux Juifs par le culte d'Apis, ils conserverent long-temps une liberté entiere: peut-être même que le massacre que Moïse fit de vingt-trois mille hommes pour le veau érigé par son frere, lui fit comprendre qu'on ne gagnait rien par la rigueur, & qu'il fut obligé de fermer les yeux sur la passion du Peuple pour les Dieux étrangers.
Lui-même Nomb. Chap. 21, v. 9.semble bientôt transgresser la Loi qu'il a donnée. Il a défendu tout simulacre, cependant il érige un serpent d'airain. La même exception à la Loi se trouve depuis dans le Temple de Salomon; ce Prince fait sculpter douze bœufs qui soutiennent le grand bassin du Temple; des Chérubins sont posés dans l'Arche, ils ont une tête d'aigle & une tête de veau; & c'est apparemment cette tête de veau mal faite, trouvée dans le Temple par les Soldats Romains, qui fit croire long-temps que les Juifs adoraient un âne.
En vain le culte des Dieux étrangers est défendu; Salomon est paisiblement idolâtre. Jéroboam, à qui Dieu donna dix parts du Royaume, fait ériger deux veaux d'or, & regne vingt-deux ans, en réunissant en lui les dignités de Monarque & de Pontife. Le petit Royaume de Juda dresse sous Roboam des Autels étrangers & des statues. Le saint Roi Asa ne détruit point les hauts lieux. Le Grand-Prêtre Urias Liv. IV. des Rois, Chap. 16.érige dans le Temple, à la place de l'Autel des holocaustes, un Autel du Roi de Syrie. On ne voit, en un mot, aucune contrainte sur la Religion. Je sais que la plupart des Rois Juifs s'exterminerent, s'assassinerent les uns les autres; mais ce fut toujours pour leur intérêt, & non pour leur créance.
Il est vrai que parmi les Prophetes Liv. III. des Rois, Chap. 18, v. 38 & 40.
Liv. IV. des Rois, Chap. 2, v. 24.il y en eut qui intéresserent le Ciel à leur vengeance. Elie fit descendre le feu céleste pour consumer le Prêtre de Baal; Elisée fit venir des ours pour dévorer quarante-deux petits enfants qui l'avaient appellé tête chauve: mais ce sont des miracles rares, & des faits qu'il serait un peu dur de vouloir imiter.
On nous objecte encore Nomb. Chap. 31.que le Peuple Juif fut très-ignorant & très-barbare. Il est dit que dans la guerre qu'il fit aux Madianites,[25]Moïse ordonna de tuer tous les enfants mâles & toutes les meres, & de partager le butin. Les vainqueurs trouverent dans le camp 675000 brebis, 72000 bœufs, 61000 ânes, & 32000 jeunes filles; ils en firent le partage, & tuerent tout le reste. Plusieurs Commentateurs même prétendent que trente-deux filles furent immolées au Seigneur: cesserunt in partem Domini triginta duæ animæ.
En effet, les Juifs immolaient des hommes à la Divinité, témoin le sacrifice de Jephté,[26] témoin le Roi Agag,[27] coupé en morceaux par le Prêtre Samuel. Ezéchiel Ezéch. Chap. 39, v. 18.même leur promet, pour les encourager, qu'ils mangeront de la chair humaine. Vous mangerez, dit-il, le cheval & le Cavalier, vous boirez le sang des Princes. On ne trouve dans toute l'Histoire de ce Peuple aucun trait de générosité, de magnanimité, de bienfaisance; mais il s'échappe toujours dans le nuage de cette barbarie, si longue & si affreuse, des rayons d'une tolérance universelle.
Jephté, Juges, Chap. 11, v. 24.inspiré de Dieu, & qui lui immola sa fille, dit aux Ammonites: Ce que votre Dieu Chamos vous a donné, ne vous appartient-il pas de droit? Souffrez donc que nous prenions la Terre que notre Dieu nous a promise. Cette déclaration est précise; elle peut mener bien loin; mais, au moins, elle est une preuve évidente que Dieu tolérait Chamos. Car la sainte Ecriture ne dit pas: Vous pensez avoir droit sur les Terres que vous dites vous avoir été données par le Dieu Chamos; elle dit positivement: Vous avez droit, Tibi jure debentur: ce qui est le vrai sens de ces paroles hébraïques, Otho thirasch.
L'histoire de Michas & du Lévite, rapportée aux 17 & 18 chapitres du Livre des Juges, est bien encore une preuve incontestable de la tolérance & de la liberté la plus grande, admise chez les Juifs. La mere de Michas, femme fort riche d'Ephraïm, avait perdu onze cents pieces d'argent; son fils les lui rendit: elle voua cet argent au Seigneur, & en fit faire des idoles; elle bâtit une petite Chapelle, un Lévite desservit la Chapelle moyennant dix pieces d'argent, une tunique, un manteau par année & sa nourriture; & Michas s'écria: Chap. 17 v. dernier.C'est maintenant que Dieu me fera du bien, puisque j'ai chez moi un Prêtre de la race de Lévi.
Cependant, six cents hommes de la Tribu de Dan, qui cherchaient à s'emparer de quelque Village dans le Pays, & à s'y établir, mais n'ayant point de Prêtre Lévite avec eux, & en ayant besoin pour que Dieu favorisât leur entreprise, allerent chez Michas, & prirent son Ephod, ses Idoles & son Lévite, malgré les remontrances de ce Prêtre, & malgré les cris de Michas & de sa mere. Alors ils allerent avec assurance attaquer le Village nommé Laïs, & y mirent tout à feu & à sang, selon leur coutume. Ils donnerent le nom de Dan à Laïs, en mémoire de leur victoire; ils placerent l'Idole de Michas sur un Autel; & ce qui est bien plus remarquable, Jonathan, petit-fils de Moïse, fut le Grand-Prêtre de ce Temple, où l'on adorait le Dieu d'Israël & l'Idole de Michas.