VOyons maintenant si Jesus-Christ a établi des Loix sanguinaires, s'il a ordonné l'intolérance, s'il fit bâtir les cachots de l'Inquisition, s'il institua les bourreaux des Auto-da-fé.
Il n'y a, si je ne me trompe, que peu de passages dans les Evangiles, dont l'esprit persécuteur ait pu inférer que l'intolérance, la contrainte sont légitimes. L'un est la parabole dans laquelle le Royaume des Cieux est comparé à un Roi qui invite des convives aux noces de son fils: ce Monarque leur fait dire par ses Serviteurs: St. Math. Chap. 22.J'ai tué mes bœufs & mes volailles, tout est prêt, venez aux noces. Les uns, sans se soucier de l'invitation, vont à leurs maisons de campagne, les autres à leur négoce, d'autres outragent les domestiques du Roi & les tuent. Le Roi fait marcher ses Armées contre ces meurtriers & détruit leur Ville: il envoye sur les grands chemins convier au festin tous ceux qu'on trouve: un d'eux s'étant mis à table sans avoir mis la robe nuptiale, est chargé de fers & jetté dans les ténebres extérieures.
Il est clair que cette allégorie ne regardant que le Royaume des Cieux, nul homme, assurément, ne doit en prendre le droit de garotter ou de mettre au cachot son voisin qui serait venu souper chez lui sans avoir un habit de noces convenable; & je ne connais dans l'Histoire aucun Prince qui ait fait pendre un Courtisan pour un pareil sujet: il n'est pas non plus à craindre que quand l'Empereur enverra des Pages à des Princes de l'Empire pour les prier à souper, ces Princes tuent ces Pages. L'invitation au festin signifie la prédication du salut; le meurtre des Envoyés du Prince figure la persécution contre ceux qui prêchent la sagesse & la vertu.
L'autre parabole est celle d'un Particulier qui invite ses amis à un grand souper; & St. Luc, Chap. 14.lorsqu'il est prêt de se mettre à table, il envoye son domestique les avertir. L'un s'excuse sur ce qu'il a acheté une Terre, & qu'il va la visiter; cette excuse ne paraît pas valable, ce n'est pas pendant la nuit qu'on va voir sa Terre. Un autre dit qu'il a acheté cinq paires de bœufs, & qu'il les doit éprouver; il a le même tort que l'autre; on n'essaye pas des bœufs à l'heure du souper. Un troisieme répond qu'il vient de se marier, & assurément son excuse est très-recevable. Le Pere de famille, en colere, fait venir à son festin les aveugles & les boiteux; & voyant qu'il reste encore des places vuides, il dit à son valet: Allez dans les grands chemins, & le long des hayes, & contraignez les gens d'entrer.
Il est vrai qu'il n'est pas dit expressément que cette parabole soit une figure du Royaume des Cieux. On n'a que trop abusé de ces paroles: Contrains-les d'entrer; mais il est visible qu'un seul valet ne peut contraindre par la force tous les gens qu'il rencontre à venir souper chez son Maître; & d'ailleurs, des convives ainsi forcés, ne rendraient pas le repas fort agréable. Contrains-les d'entrer, ne veut dire autre chose, selon les Commentateurs les plus accrédités, sinon: priez, conjurez, pressez, obtenez. Quel rapport, je vous prie, de cette priere & de ce souper, à la persécution?
Si on prend les choses à la lettre, faudra-t-il être aveugle, boiteux, & conduit par force, pour être dans le sein de l'Eglise? Jesus dit dans la même parabole: Ne donnez à dîner ni à vos amis, ni à vos parents riches: en a-t-on jamais inféré, qu'on ne dût point en effet dîner avec ses parents & ses amis, dès qu'ils ont un peu de fortune?
Jesus-Christ, après la parabole du festin, dit: St. Luc, Chap. 14, v. 26 & suiv.Si quelqu'un vient à moi, & ne hait pas son pere, sa mere, ses freres, ses sœurs, & même sa propre ame, il ne peut être mon Disciple, &c. Car qui est celui d'entre vous qui voulant bâtir une tour, ne suppute pas auparavant la dépense? Y a-t-il quelqu'un dans le monde assez dénaturé, pour conclurre qu'il faut haïr son pere & sa mere? & ne comprend-on pas aisément que ces paroles signifient: Ne balancez pas entre moi & vos plus cheres affections?
On cite le passage de St. Mathieu: Qui n'écoute point l'Eglise, soit comme un Païen & comme un Receveur de la Douane. St. Math. Chap. 8, v. 17.Cela ne dit pas assurément qu'on doive persécuter les Païens, & les Fermiers des droits du Roi; ils sont maudits, il est vrai, mais ils ne sont point livrés au bras séculier. Loin d'ôter à ces Fermiers aucune prérogative de Citoyen, on leur a donné les plus grands privileges; c'est la seule profession qui soit condamnée dans l'Ecriture, & c'est la plus favorisée par les Gouvernements. Pourquoi donc n'aurions-nous pas pour nos freres errants autant d'indulgence que nous prodiguons de considération à nos freres les Traitants?
Un autre passage, dont on a fait un abus grossier, est celui de St. Mathieu & de St. Marc, où il est dit que Jesus ayant faim le matin, approcha d'un figuier, où il ne trouva que des feuilles: car ce n'était pas le temps des figues: il maudit le figuier qui se sécha aussi-tôt.
On donne plusieurs explications différentes de ce miracle: mais y en a-t-il une seule qui puisse autoriser la persécution? Un figuier n'a pu donner des figues vers le commencement de Mars, on l'a séché: est-ce une raison pour faire sécher nos freres de douleur dans tous les temps de l'année? Respectons dans l'Ecriture tout ce qui peut faire naître des difficultés dans nos esprits curieux & vains, mais n'en abusons pas pour être durs & implacables.