L'esprit persécuteur qui abuse de tout, cherche encore sa justification dans l'expulsion des Marchands chassés du Temple, & dans la légion de Démons envoyée du corps d'un possédé dans le corps de deux mille animaux immondes. Mais qui ne voit que ces deux exemples ne sont autre chose qu'une justice que Dieu daigne faire lui-même d'une contravention à la Loi? C'était manquer de respect à la Maison du Seigneur, que de changer son parvis en une boutique de Marchands. En vain le Sanhedrin & les Prêtres permettaient ce négoce pour la commodité des sacrifices; le Dieu auquel on sacrifiait pouvait sans doute, quoique caché sous la figure humaine, détruire cette profanation: il pouvait de même punir ceux qui introduisaient dans le Pays des troupeaux entiers, défendus par une Loi dont il daignait lui-même être l'observateur. Ces exemples n'ont pas le moindre rapport aux persécutions sur le dogme. Il faut que l'esprit d'intolérance soit appuyé sur de bien mauvaises raisons, puisqu'il cherche par-tout les plus vains prétextes.
Presque tout le reste des paroles & des actions de Jesus-Christ prêche la douceur, la patience, l'indulgence. C'est le Pere de famille qui reçoit l'enfant prodigue; c'est l'ouvrier qui vient à la derniere heure, & qui est payé comme les autres; c'est le Samaritain charitable; lui-même justifie ses Disciples de ne pas jeûner; il pardonne à la pécheresse; il se contente de recommander la fidélité à la femme adultere: il daigne même condescendre à l'innocente joye des convives de Canaa, qui étant déja échauffés de vin, en demandent encore; il veut bien faire un miracle en leur faveur, il change pour eux l'eau en vin.
Il n'éclate pas même contre Judas qui doit le trahir; il ordonne à Pierre de ne se jamais servir de l'épée; il réprimande les enfants de Zébédée, qui, à l'exemple d'Elie, voulaient faire descendre le feu du Ciel sur une Ville qui n'avait pas voulu le loger.
Enfin, il meurt victime de l'envie. Si on ose comparer le sacré avec le profane, & un Dieu avec un homme, sa mort, humainement parlant, a beaucoup de rapport à celle de Socrate. Le Philosophe Grec périt par la haine des Sophistes, des Prêtres, & des premiers du Peuple: le Législateur des Chrétiens succomba sous la haine des Scribes, des Pharisiens, & des Prêtres. Socrate pouvait éviter la mort, & il ne le voulut pas: Jesus-Christ s'offrit volontairement. Le Philosophe Grec pardonna non-seulement à ses calomniateurs & à ses Juges iniques, mais il les pria de traiter un jour ses enfants comme lui-même s'ils étaient assez heureux pour mériter leur haine comme lui: le Législateur des Chrétiens, infiniment supérieur, pria son Pere de pardonner à ses ennemis.
Si Jesus-Christ sembla craindre la mort, si l'angoisse qu'il ressentit fut si extrême qu'il en eut une sueur mêlée de sang, ce qui est le symptome le plus violent & le plus rare, c'est qu'il daigna s'abaisser à toute la faiblesse du corps humain qu'il avait revêtu. Son corps tremblait, & son ame était inébranlable; il nous apprenait que la vraie force, la vraie grandeur consistent à supporter des maux sous lesquels notre nature succombe. Il y a un extrême courage à courir à la mort en la redoutant.
Socrate avait traité les Sophistes d'ignorants, & les avait convaincus de mauvaise foi: Jesus, usant de ses droits divins, traita les Scribes & les Pharisiens d'hypocrites, St. Math. Chap. 23.d'insensés, d'aveugles, de méchants, de serpents, de race de vipere.
Socrate ne fut point accusé de vouloir fonder une secte nouvelle; on n'accusa point Jesus-Christ d'en avoir voulu introduire une.St. Math. Chap. 26. Il est dit que les Princes des Prêtres, & tout le Conseil, cherchaient un faux témoignage contre Jesus pour le faire périr.
Or, s'ils cherchaient un faux témoignage, ils ne lui reprochaient donc pas d'avoir prêché publiquement contre la Loi. Il fut en effet soumis à la Loi de Moïse depuis son enfance jusqu'à sa mort: on le circoncit le huitieme jour comme tous les autres enfants. S'il fut depuis baptisé dans le Jourdain, c'était une cérémonie consacrée chez les Juifs, comme chez tous les Peuples de l'Orient. Toutes les souillures légales se nettoyaient par le Baptême; c'est ainsi qu'on consacrait les Prêtres: on se plongeait dans l'eau à la fête de l'expiation solemnelle, on baptisait les Prosélites.
Jesus observa tous les points de la Loi; il fêta tous les jours de Sabath; il s'abstint des viandes défendues; il célébra toutes les fêtes; & même avant sa mort il avait célébré la Pâque: on ne l'accusa ni d'aucune opinion nouvelle, ni d'avoir observé aucun Rite étranger. Né Israélite, il vécut constamment en Israélite.
Deux témoins qui se présenterent, l'accuserent d'avoir dit, qu'il pourrait détruire le Temple, & le rebâtir en trois jours.St. Math. chap. 26, v. 61. Un tel discours était incompréhensible pour les Juifs charnels, mais ce n'était pas une accusation de vouloir fonder une nouvelle secte.