J'ajouterai à cette remarque, que Philon regarde Tibere comme un Prince sage & juste. Je crois bien qu'il n'était juste qu'autant que cette justice s'accordait avec ses intérêts; mais le bien que Philon en dit, me fait un peu douter des horreurs que Tacite & Suétone lui reprochent. Il ne me paraît point vraisemblable qu'un Vieillard infirme de soixante & dix ans, se soit retiré dans l'Isle de Caprée pour s'y livrer à des débauches recherchées qui sont à peine dans la nature, & qui étaient même inconnues à la jeunesse de Rome la plus effrénée: ni Tacite, ni Suétone n'avaient connu cet Empereur; ils recueillaient avec plaisir des bruits populaires; Octave, Tibere, & leurs Successeurs avaient été odieux, parce qu'ils régnaient sur un Peuple qui devait être libre: les Historiens se plaisaient à les diffamer, & on croyait ces Historiens sur leur parole, parce qu'alors on manquait de Mémoires, de Journaux du temps, de Documents: aussi les Historiens ne citent personne; on ne pouvait les contredire; ils diffamaient qui ils voulaient, & décidaient à leur gré du jugement de la postérité. C'est au Lecteur sage de voir jusqu'à quel point on doit se défier de la véracité des Historiens, quelle créance on doit avoir pour les faits publics attestés par des Auteurs graves, nés dans une Nation éclairée; & quelles bornes on doit mettre à sa crédulité sur des Anecdotes que ces mêmes Auteurs rapportent sans aucune preuve.
[17] Nous respectons assurément tout ce que l'Eglise rend respectable; nous invoquons les Sts. Martyrs; mais en révérant St. Laurent, ne peut-on pas douter que St. Sixte lui ait dit: Vous me suivrez dans trois jours; que dans ce court intervalle le Préfet de Rome lui ait fait demander l'argent des Chrétiens; que le Diacre Laurent ait eu le temps de faire assembler tous les pauvres de la Ville, qu'il ait marché devant le Préfet pour le mener à l'endroit où étaient ces pauvres, qu'on lui ait fait son procès, qu'il ait subi la question, que le Préfet ait commandé à un Forgeron un gril assez grand pour y rôtir un homme, que le premier Magistrat de Rome ait assisté lui-même à cet étrange supplice; que St. Laurent sur ce gril, ait dit: «Je suis assez cuit d'un côté, fais-moi retourner de l'autre, si tu veux me manger?» Ce gril n'est guères dans le génie des Romains; & comment se peut-il faire qu'aucun Auteur Païen n'ait parlé d'aucune de ces aventures?
[18] Il n'y a qu'à ouvrir Virgile pour voir que les Romains reconnaissaient un Dieu suprême, Souverain de tous les êtres célestes.
O! quis res hominumque Deumque
Æternis regis imperiis, & fulmine terres,
O Pater, ô hominum divûmque æterna potestas, &c.
Horace s'exprime bien plus fortement:
Undè nil majus generatur ipso,
Nec viget quidquam simile, aut secundum.
On ne chantait autre chose que l'unité de Dieu dans les mysteres auxquels presque tous les Romains étaient initiés. Voyez la belle Hymne d'Orphée; lisez la Lettre de Maxime de Madaure à St. Augustin dans laquelle il dit, qu'il n'y a que des imbécilles qui puissent ne pas reconnaître un Dieu Souverain. Longinien, étant Païen, écrit au même St. Augustin, que Dieu est unique, incompréhensible, ineffable. Lactance lui-même, qu'on ne peut accuser d'être trop indulgent, avoue dans son Livre V, que les Romains soumettent tous les Dieux au Dieu suprême: Illos subjicit & mancipat Deo. Tertullien même, dans son Apologétique, avoue que tout l'Empire reconnaissait un Dieu maître du monde, dont la puissance & la majesté sont infinies. Principem mundi perfectæ potentiæ, & majestatis. Ouvrez sur-tout Platon, le maître de Cicéron dans la Philosophie, vous y verrez qu'il n'y a qu'un Dieu, qu'il faut l'adorer, l'aimer, travailler à lui ressembler par la sainteté & par la justice. Epictete dans les fers, Marc-Antonin sur le Trône, disent la même chose en cent endroits.
[19] Cette assertion doit être prouvée. Il faut convenir que depuis que l'Histoire a succédé à la Fable, on ne voit dans les Egyptiens qu'un Peuple aussi lâche que superstitieux. Cambyse s'empare de l'Egypte par une seule bataille: Alexandre y donne des Loix sans essuyer un seul combat, sans qu'aucune Ville ose attendre un siege: les Ptolomées s'en emparent sans coup férir; César & Auguste la subjuguent aussi aisément. Omar prend toute l'Egypte en une seule campagne; les Mammelucs, Peuples de la Colchide & des environs du Mont Caucase, en sont les maîtres après Omar; ce sont eux, & non les Egyptiens, qui défont l'armée de St. Louis, & qui prennent ce Roi prisonnier. Enfin, les Mammelucs étant devenus Egyptiens, c'est-à-dire, mous, lâches, inappliqués, volages, comme les Habitants naturels de ce climat, ils passent en trois mois sous le joug de Selim I, qui fait pendre leur Soudan, & qui laisse cette Province annexée à l'Empire des Turcs, jusqu'à ce que d'autres barbares s'en emparent un jour.
Hérodote rapporte que dans les temps fabuleux, un Roi Egyptien, nommé Sésostris, sortit de son Pays dans le dessein formel de conquérir l'Univers: il est visible qu'un tel dessein n'est digne que de Pycrocole ou de Don-Quichote; & sans compter que le nom de Sésostris n'est point Egyptien, on peut mettre cet événement, ainsi que tous les faits antérieurs, au rang des mille & une nuits. Rien n'est plus commun chez les Peuples conquis, que de débiter des fables sur leur ancienne grandeur, comme, dans certains Pays, certaines misérables familles se font descendre d'antiques Souverains. Les Prêtres d'Egypte conterent à Hérodote que ce Roi, qu'il appelle Sésostris, était allé subjuguer la Colchide; c'est comme si on disait qu'un Roi de France partit de la Tourraine pour aller subjuguer la Norvege.
On a beau répéter tous ces contes dans mille & mille volumes, ils n'en sont pas plus vraisemblables; il est bien plus naturel que les Habitants robustes & féroces du Caucase, les Colchidiens, & les autres Scythes, qui vinrent tant de fois ravager l'Asie, pénétrerent jusqu'en Egypte: & si les Prêtres de Colchos rapporterent ensuite chez eux la mode de la circoncision, ce n'est pas une preuve qu'ils ayent été subjugués par les Egyptiens. Diodore de Sicile rapporte que tous les Rois vaincus par Sésostris venaient tous les ans du fond de leurs Royaumes lui apporter leurs tributs, & que Sésostris se servait d'eux comme de chevaux de carrosse, qu'il les faisait atteler à son char pour aller au Temple. Ces histoires de Gargantua sont tous les jours fidélement copiées. Assurément ces Rois étaient bien bons de venir de si loin servir ainsi de chevaux.