Quant aux pyramides, & aux autres antiquités, elles ne prouvent autre chose que l'orgueil & le mauvais goût des Princes d'Egypte, & l'esclavage d'un Peuple imbécille, employant ses bras, qui étaient son seul bien, à satisfaire la grossiere ostentation de ses Maîtres. Le gouvernement de ce Peuple, dans les temps mêmes que l'on vante si fort, paraît absurde & tyrannique: on prétend que toutes les Terres appartenaient à leurs Monarques. C'était bien à de pareils esclaves à conquérir le monde!

Cette profonde science des Prêtres Egyptiens est encore un des plus énormes ridicules de l'Histoire ancienne, c'est-à-dire, de la Fable. Des gens qui prétendaient que dans le cours d'onze mille années le Soleil s'était levé deux fois au couchant, & couché deux fois au levant, en recommençant son cours, étaient sans doute bien au-dessous de l'Auteur de l'Almanach de Liege. La Religion de ces Prêtres qui gouvernaient l'Etat, n'était pas comparable à celle des Peuples les plus sauvages de l'Amérique: on sait qu'ils adoraient des crocodiles, des singes, des chats, des oignons; & il n'y a peut-être aujourd'hui dans toute la terre que le culte du grand Lama qui soit aussi absurde.

Leurs Arts ne valent guères mieux que leur Religion; il n'y a pas une seule ancienne statue Egyptienne qui soit supportable, & tout ce qu'ils ont eu de bon a été fait dans Alexandrie sous les Ptolomées & sous les Césars, par des Artistes de Grece: ils ont eu besoin d'un Grec pour apprendre la Géométrie.

L'illustre Bossuet s'extasie sur le mérite Egyptien, dans son Discours sur l'Histoire universelle, adressé au fils de Louis XIV. Il peut éblouir un jeune Prince, mais il contente bien peu les Savants; c'est une très-éloquente déclamation, mais un Historien doit être plus Philosophe qu'Orateur. Au reste, on ne donne cette réflexion sur les Egyptiens que comme une conjecture: quel autre nom peut-on donner à tout ce qu'on dit de l'Antiquité?

[20] On ne révoque point en doute la mort de St. Ignace; mais qu'on lise la Relation de son martyre, un homme de bon sens ne sentira-t-il pas quelques doutes s'élever dans son esprit? L'Auteur inconnu de cette Relation dit, que Trajan crut qu'il manquerait quelque chose à sa gloire, s'il ne soumettait à son Empire le Dieu des Chrétiens. Quelle idée! Trajan était-il un homme qui voulût triompher des Dieux? Lorsqu'Ignace parut devant l'Empereur, ce Prince lui dit: Qui es-tu, esprit impur? Il n'est guères vraisemblable qu'un Empereur ait parlé à un prisonnier, & qu'il l'ait condamné lui-même; ce n'est pas ainsi que les Souverains en usent. Si Trajan fit venir Ignace devant lui, il ne lui demanda pas: Qui es-tu? il le savait bien. Ce mot, esprit impur, a-t-il pu être prononcé par un homme comme Trajan? Ne voit-on pas que c'est une expression d'exorciste, qu'un Chrétien met dans la bouche d'un Empereur? Est-ce là, bon Dieu! le style de Trajan?

Peut-on imaginer qu'Ignace lui ait répondu qu'il se nommait Théophore, parce qu'il portait Jesus dans son cœur, & que Trajan eût disserté avec lui sur Jesus-Christ? On fait dire à Trajan, à la fin de la conversation: Nous ordonnons qu'Ignace, qui se glorifie de porter en lui le Crucifié, sera mis aux fers, &c. Un Sophiste, ennemi des Chrétiens, pouvait appeller Jesus-Christ le Crucifié; mais il n'est guères probable que dans un Arrêt on se fût servi de ce terme. Le supplice de la croix était si usité chez les Romains, qu'on ne pouvait, dans le style des Loix, désigner par le Crucifié l'objet du culte des Chrétiens, & ce n'est pas ainsi que les Loix & les Empereurs prononcent leurs jugements.

On fait ensuite écrire une longue Lettre par St. Ignace aux Chrétiens de Rome: Je vous écris, dit-il, tout enchaîné que je suis. Certainement, s'il lui fut permis d'écrire aux Chrétiens de Rome, ces Chrétiens n'étaient donc pas recherchés; Trajan n'avait donc pas dessein de soumettre leur Dieu à son Empire: ou si ces Chrétiens étaient sous le fléau de la persécution, Ignace commettait une très grande imprudence en leur écrivant; c'était les exposer, les livrer; c'était se rendre leur délateur.

Il semble que ceux qui ont rédigé ces actes, devaient avoir plus d'égard aux vraisemblances & aux convenances. Le martyre de St. Polycarpe fait naître encore plus de doutes. Il est dit qu'une voix cria du haut du Ciel, Courage, Polycarpe! que les Chrétiens l'entendirent, mais que les autres n'entendirent rien: il est dit que quand on eut lié Polycarpe au poteau, & que le bûcher fut en flammes, ces flammes s'écarterent de lui, & formerent un arc au-dessus de sa tête; qu'il en sortit une colombe; que le Saint, respecté par le feu, exhala une odeur d'aromates qui embauma toute l'assemblée: mais que celui dont le feu n'osait approcher, ne put résister au tranchant du glaive. Il faut avouer qu'on doit pardonner à ceux qui trouvent dans ces Histoires plus de piété que de vérité.

[21] Voyez l'excellente Lettre de Loke sur la Tolérance.

[22] Le Jésuite Busembaum, commenté par le Jésuite La Croix, dit, qu'il est permis de tuer un Prince excommunié par le Pape, dans quelque Pays qu'on trouve ce Prince, parce que l'Univers appartient au Pape, & que celui qui accepte cette commission fait une œuvre très-charitable. C'est cette proposition inventée dans les petites maisons de l'Enfer, qui a le plus soulevé toute la France contre les Jésuites. On leur a reproché alors plus que jamais ce dogme si souvent enseigné par eux & si souvent désavoué. Ils ont cru se justifier en montrant à peu près les mêmes décisions dans St. Thomas & dans plusieurs Jacobins.[A] En effet, St. Thomas d'Aquin, Docteur Angélique, interprete de la volonté divine, ce sont ses titres, avance qu'un Prince apostat perd son droit à la Couronne, & qu'on ne doit plus lui obéir:[B] que l'Eglise peut le punir de mort: qu'on n'a toléré l'Empereur Julien que parce qu'on n'était pas le plus fort:[C] que de droit on doit tuer tout Hérétique:[D] que ceux qui délivrent le Peuple d'un Prince qui gouverne tyranniquement, sont très-louables, &c. &c. On respecte fort l'Ange de l'Ecole; mais si dans les temps de Jacques Clément, son confrere, & du Feuillant Ravaillac, il était venu soutenir en France de telles propositions, comment aurait-on traité l'Ange de l'Ecole?