[A] Voyez, si vous pouvez, la Lettre d'un homme du monde à un Théologien sur St. Thomas; c'est une brochure de Jésuite, de 1762.
[B] Liv. II, part. 2, question 12.
[C] Liv. II, part. 2, question 12.
[D] Ibid. question 11 & 12.
Il faut avouer que Jean Gerson, Chancelier de l'Université, alla encore plus loin que St. Thomas, & le Cordelier Jean Petit, infiniment plus loin que Gerson. Plusieurs Cordeliers soutinrent les horribles Theses de Jean Petit. Il faut avouer que cette doctrine diabolique du Régicide vient uniquement de la folle idée où ont été long-temps presque tous les Moines, que le Pape est un Dieu en terre, qui peut disposer à son gré du Trône & de la vie des Rois. Nous avons été en cela fort au-dessous de ces Tartares qui croyent le grand Lama immortel; il leur distribue sa chaise percée, ils font sécher ces reliques, les enchassent, & les baisent dévotement. Pour moi, j'avoue que j'aimerois mieux, pour le bien de la paix, porter à mon cou de telles reliques, que de croire que le Pape ait le moindre droit sur le temporel des Rois, ni même sur le mien, en quelque cas que ce puisse être.
[23] Dans l'idée que nous avons de faire sur cet Ouvrage quelques Notes utiles, nous remarquerons ici, qu'il est dit que Dieu fit une alliance avec Noé, & avec tous les animaux; & cependant il permet à Noé de manger de tout ce qui a vie & mouvement; il excepte seulement le sang, dont il ne permet pas qu'on se nourrisse. Dieu ajoute, qu'il tirera vengeance de tous les animaux qui auront répandu le sang de l'homme.
On peut inférer de ces passages & de plusieurs autres ce que toute l'antiquité a toujours pensé jusqu'à nos jours, & ce que tous les hommes sensés pensent, que les animaux ont quelques connaissances. Dieu ne fait point un pacte avec les arbres & avec les pierres, qui n'ont point de sentiment; mais il en fait un avec les animaux, qu'il a daigné douer d'un sentiment souvent plus exquis que le nôtre, & de quelques idées nécessairement attachées à ce sentiment. C'est pourquoi il ne veut pas qu'on ait la barbarie de se nourrir de leur sang, parce qu'en effet le sang est la source de la vie, & par conséquent du sentiment. Privez un animal de tout son sang, tous ses organes restent sans action. C'est donc avec très-grande raison que l'Ecriture dit en cent endroits que l'ame, c'est-à-dire, ce qu'on appellait l'ame sensitive, est dans le sang; & cette idée si naturelle a été celle de tous les Peuples.
C'est sur cette idée qu'est fondée la commisération que nous devons avoir pour les animaux. Des sept Préceptes des Noachides, admis chez les Juifs, il y en a un qui défend de manger le membre d'un animal en vie. Ce précepte prouve que les hommes avaient eu la cruauté de mutiler les animaux pour manger leurs membres coupés, & qu'ils les laissaient vivre, pour se nourrir successivement des parties de leur corps. Cette coutume subsista en effet chez quelques Peuples barbares, comme on le voit par les sacrifices de l'Isle de Chio, à Bacchus Omadios, le mangeur de chair crue. Dieu, en permettant que les animaux nous servent de pâture, recommande donc quelque humanité envers eux. Il faut convenir qu'il y a de la barbarie à les faire souffrir, & il n'y a certainement que l'usage qui puisse diminuer en nous l'horreur naturelle d'égorger un animal que nous avons nourri de nos mains. Il y a toujours eu des Peuples qui s'en sont fait un grand scrupule: ce scrupule dure encore dans la presqu'Isle de l'Inde; toute la secte de Pithagore, en Italie & en Grece, s'abstint constamment de manger de la chair. Porphire, dans son Livre de l'abstinence, reproche à son Disciple de n'avoir quitté sa secte que pour se livrer à son appétit barbare.
Il faut, ce me semble, avoir renoncé à la lumiere naturelle, pour oser avancer que les bêtes ne sont que des machines. Il y a une contradiction manifeste à convenir que Dieu a donné aux bêtes tous les organes du sentiment, & à soutenir qu'il ne leur a point donné de sentiment.
Il me paraît encore qu'il faut n'avoir jamais observé les animaux, pour ne pas distinguer chez eux les différentes voix du besoin, de la souffrance, de la joye, de la crainte, de l'amour, de la colere, & de toutes leurs affections; il serait bien étrange qu'elles exprimassent si bien ce qu'elles ne sentiraient pas.