UN AUTRE PHILOSOPHE

—«Enfin nous allons pouvoir causer à cœur ouvert,» me dit Marcel Schwob, et son visage de Bénédictin aux yeux fureteurs et mondains s’illumina d’un bon sourire de bienvenue. «Attendez: je vais vous faire de la place,» et tout en débarrassant la chaise longue du tas de livres qui s’y était amoncelé, comme partout ailleurs où s’offrait une surface à peu près plane, dans sa petite cellule: «C’est ici comme dans les grands fonds sous-marins; on y voit des monstres qui devraient à jamais fuir la lumière du jour;» il poussa du pied dans un coin un gros in-folio; «mais en revanche on y trouve des perles. Regardez bien ceci.» Il tira d’un monceau de paperasses une enveloppe bourrée. «Devinez ce que c’est? Le manuscrit original de la Physiologie de l’amour moderne, de Paul Bourget? Non,—allez,—c’est peu vraisemblable!—Voilà, cher ami, une chose vraiment authentique et vivante, et qui n’a besoin pour réveiller notre intérêt blasé d’aucune étiquette, moderne ou antique.» Triomphalement, il agita devant moi la liasse des papiers, comme si c’était l’appât d’un de ces requins des grands fonds dont il venait de parler; puis il déposa l’enveloppe sur la table, et d’une voix solennellement comique qui cachait mal la satisfaction qu’il éprouvait, il me dit:

—«Ce sont les pièces du procès des Coquillards, une bande de malfaiteurs qui a été jugée à Dijon au milieu du XVe siècle: des interrogatoires, des confessions, des délations et de plus, notez bien, une liste des mots de leur jargon, rédigée d’après la déposition d’un membre de l’association. Quel trésor, n’est-ce pas? A l’aide de ces documents et d’autres données que j’ai recueillies aux Archives Nationales, je vais pouvoir me faire une idée exacte de la façon de vivre des classes dangereuses, au moment où s’établissait définitivement en France un pouvoir central, à l’heure précise où venait de naître l’état politique et social des temps modernes.

«On trouvait dans ces bas-fonds des gens de tous les ordres de la société. Des soldats sans moyens d’existence avouables, puisque la grande guerre de Cent ans allait finir; des nobles, des fermiers, des ouvriers ruinés par la misère effroyable qui avait sévi; des jeunes gens qui avaient commis un crime dans un moment de folie, des ecclésiastiques en rupture de froc et des étudiants en rupture d’école. Voilà tout ce qu’on trouve dans ces couches inférieures. Et c’est une image en miniature de la société; une nouvelle société en vérité, mais qui étend ses ramifications dans le grand tout dont elle est bannie, parce qu’elle sait y pénétrer avec ses baladins, ses artistes, ses filles et ses escrocs de haute marque.

«N’est-ce pas, voilà qui est intéressant, et ce serait une charmante occupation de l’esprit, d’essayer de saisir ce mouvement de descente et d’ascension de la bohème, si l’on pouvait suivre ces différents personnages dans leurs métamorphoses, si l’on tâchait de comprendre leur langage et de connaître les pensées que leur suggérait cette existence accidentée... On s’y livrerait de cœur et d’âme. Car, entendez-moi bien, ce sont ces couches inférieures de la société qui, pour une grande part au moins, ont rapproché instinctivement les diverses nations de l’Europe. C’était la première Internationale en dehors de l’Église. Je trouve dans ma bande des Écossais, des Espagnols, des Allemands, etc. Mais il me semble que ma découverte vous laisse froid et pourtant elle doit vous intéresser?»

Tandis que Marcel Schwob déroulait son catalogue de professions et de nations, mon imagination un peu lente et mon savoir défectueux allaient quérir le roman de Walter Scott, Quentin Durward, afin de se représenter le tableau historique du temps dont parlait mon ami. La mention des Écossais me rappelait aussitôt le vieil archer de la garde royale, payant son écot avec un anneau de la chaîne d’or qui pendait à son cou. Dès mon enfance, ce porte-monnaie primitif a exercé un grand attrait sur mon esprit, et ma pensée était si absorbée dans ces beaux souvenirs romanesques que je ne trouvais plus rien à dire. Marcel Schwob, tout plein de son sujet, poursuivit:

«Savez-vous pourquoi j’attache autant d’importance à la connaissance précise de l’état des classes criminelles durant cette période du XVe siècle? C’est que je crois être sur la trace d’un fait moral qui me semble d’une valeur capitale pour la science historique et pour l’histoire de l’humanité. C’est alors pour la première fois que ces classes dangereuses ont acquis la conscience d’une vie autonome et située hors des limites de la société régulière. Elles faisaient contrepoids à la bourgeoisie, qui se groupait autour de la royauté. C’était la substance dont allait s’alimenter le mouvement contre l’autorité de l’Église et de l’État qui commence à se manifester au début du XVIe siècle. Je vous exprime mon idée en deux mots, mais vous voyez bien clairement ce que je veux dire, n’est-ce pas?

«Jusqu’au milieu du XVe siècle, l’État avait eu à lutter contre ses ennemis au dehors, les Anglais et les grands vassaux de la couronne; puis vient l’instant où la monarchie acquiert sa suprématie incontestée et où les petites dynasties vont disparaître. La lutte, extérieure jusque-là, se transforme en mouvement intérieur et c’est par cette guerre latente précisément que les éléments constitutifs de la société parviennent à la conscience de la vie propre qui les anime. Les ennemis de l’ordre régulier cherchent à se connaître, et de leur côté leurs adversaires essayent de se rendre compte du caractère des classes dangereuses.

«Vraiment, ce ne peut être par l’effet d’un pur hasard qu’en cette seconde moitié du siècle, dans des contrées différentes, on ait fait des enquêtes officielles sur la vie des gueux; or, ces enquêtes se produisent un peu partout, et cette vie elle-même s’infiltre dans la littérature non seulement par la publication du Liber vagatorum, le livre des tours et des termes techniques de vagabonds, mais aussi par les ballades en jargon et les scènes réalistes des mystères, où on reproduit sur le vif les mœurs et le langage des voleurs de grande route, jusqu’à ce qu’enfin Rabelais et les grands maîtres du XVIe siècle, les chefs de la grande révolution intellectuelle, recueillent dans leur œuvre la vie vagabonde avec toutes ses manifestations et lui donnent par leurs créations une forme immortelle. Vous comprenez mon émotion, en voyant devant moi, encore vierge, une des sources de ce large fleuve qui nous abreuve tous, en saisissant presque de mes mains, dans cette bande des Coquillards, les conditions réelles de la vie de bohème au XVe siècle.»

Et entraîné par le courant de ses pensées, qui jamais n’apparaissent plus éblouissantes aux yeux du chercheur qu’au commencement de sa route, Marcel Schwob poursuivait sur le chapitre des gueux: