Ainsi Barrès, d’abord, a gagné la gageure que lui avait offerte la vie: il est devenu député de son peuple dans le vrai sens du mot et il a soutenu l’honneur de ce peuple devant la nation. Il a mesuré ses forces contre le destin et il est resté maître du terrain. Et à tout ceci l’individualité emprunte un sentiment d’indépendance bien différent de celui que donnent les dix ou douze doutes très fondés sur la supériorité des autres et «les cinq ou six doutes très vifs sur l’importance de mon Moi».

Donc ce qui manque au fat intellectuel, le registre moyen des émotions humaines, Barrès l’a acquis par un détour. Le dandy hait son semblable. Un chapitre de Sous l’œil des Barbares m’apprend même qu’il est capable de prendre au collet l’homme qui aurait les idées les plus semblables aux siennes parce que, en les rendant banales, il ose empiéter sur le domaine sacré de mon originalité.

Barrès, au contraire, de par sa sympathie de poète, a découvert dans l’enceinte étroite de son Moi une issue qui donne sur l’humanité. Hors de son cercle social, qui le meurtrit, il entre en communication avec les éléments véritables de l’âme humaine. Ce n’est pas pour compatir avec elles, mais pour se fortifier en éprouvant l’appui des autres dont il sent le besoin, et en leur prêtant, de par son don de poète créateur, l’appui dont ils ont besoin à leur tour.

Barrès n’appartient pas à une race riche; il ne saurait garder son autonomie morale qu’en rassemblant toutes ses forces et qu’en les gouvernant avec économie. Quand, dans la conversation courante, il prononce quelque jugement sur des camarades, son refrain ordinaire est: «Il n’a pas de sève.» Certes il a de bonnes raisons pour reconnaître cette faiblesse chez les autres; car si le sort l’avait pourvu lui même avec prodigalité il n’aurait pas eu à passer par un détour pour arriver au cœur de l’humanité.

«Il n’a pas de sève.» Je me rappelle le mot de Catulle Mendès sur Baudelaire: «Il n’était pas abondant.» Bien certainement, Barrès est de la famille, et c’est un vrai fils de Baudelaire comme poète et aussi en ce sens-là. Seulement, la veine poétique de Baudelaire, déjà dissimulée sous la prose dans les derniers temps de sa vie, chez Barrès s’est dérobée dans les profondeurs de son être. «Jamais je n’ai fait de vers,» ai-je entendu dire à Barrès dédaigneusement, un peu; et ce dédain n’est pas surprenant; de nos jours, où la poésie est méprisée, on ne saurait lui faire courir les rues sans la vêtir. «Au fond, je suis philosophe,» me disait Barrès avec son sourire discret. Pas un homme aujourd’hui, si ce n’est Moréas, n’osera avouer, dans la conversation familière, qu’il est poète. Les mots seuls ne font rien à l’affaire. Cherchons plus avant, et nous verrons que ce que Barrès a de commun avec Baudelaire c’est la veine pure du mysticisme qui forme l’élément indestructible de leur personnalité. Oui, le mysticisme, qui s’ignore parfois et se renferme dans une morgue inabordable, comme le métal dans les profondeurs du rocher,—mais qui se découvre aussi à lui-même sa puissance, et se répandra dans le monde pour exercer la bonne fraternité humaine et la douce pitié pour tout ce qui est affligé et brisé sur cette terre.

Il est si évident qu’au fond de son cœur cet homme est poète que, pour achever sa physionomie dans mon esprit, il faut que je m’aide de la comparaison avec un autre grand poète, plus rapproché de lui que Baudelaire, avec Verlaine. Cet adage que les événements de la vie sont une provocation du sort, qui veut mesurer nos forces, cet adage, comme nous l’apprend l’exemple du poète contemporain, demande une rectification qui le complète. Dans l’existence de Verlaine, nous voyons se développer aussi, au milieu du conflit avec les circonstances, des facultés qui s’étaient tenues cachées jusque-là; mais en le sauvant, parce qu’elles lui permettent d’opposer le déploiement de toutes ses forces au choc des choses, elles apportent une perturbation morale par la prépondérance des éléments nouveaux. En d’autres termes, la bataille gagnée au dehors se poursuit au dedans; les qualités de date récente s’efforcent de supprimer les autres, et le fonds ancien de l’homme cherche à transformer les nouvelles venues en instrument de son bon plaisir. Et bien que le contraste du cœur et de l’esprit n’ait guère les mêmes suites que la lutte entre les deux âmes qui se sont partagé l’existence de Verlaine, pourtant, la raison chez Barrès, avec tout son appareil de logique et d’ironie, n’a pas quitté et ne quittera point sa position acquise, sans livrer bataille au démon envahisseur qui veut l’envelopper.

Dans le roman d’Un Homme libre, les deux parties du Moi, l’émotion et l’intellect, très distinctes encore l’une de l’autre, gardent chacune la défensive: elles se voient, mais elles ne se parlent pas. Le Jardin de Bérénice inaugure leur union intime: le dandy, infatué de la culture de son Moi, descend de son piédestal pour entrer en relation avec l’âme du peuple; mais de temps en temps il paraît disposé à faire la niche au poète et il ne semble goûter ses fantaisies sentimentales que pour leur qualité de jouissances raffinées de l’esprit. On peut encore douter de la sincérité du rapprochement.

Barrès le sent mieux que nous, peut-être; il ne saurait se cacher ni cacher que l’harmonie est loin d’être complète, et forcément il lui faut parfois noyer son récit dans le vague, parce qu’il n’y a pas chez lui de notion arrêtée et définitive, ou plutôt parce que déjà ces notions lui sont impossibles. Mais c’est cette indécision justement qui rend son livre vraiment humain; il fait appel à nous, lecteurs, à notre cœur et à notre aide, dont il a besoin, et le brouillard où elles aiment à se perdre nous invite à attirer plus près de nous les belles choses qu’il nous montre.

Le Jardin de Bérénice...

Mais vraiment, en séjournant trop longtemps dans le même groupe d’idées, l’esprit court le risque de tourner en cercle sans faire un pas. Qu’il me suffise pour aujourd’hui d’avoir opposé l’un à l’autre ces deux personnages du dandy et du poète, infiniment respectables tous deux, mais à un degré différent, pour moi du moins, qui aime passionnément la poésie et qui ne connais rien de supérieur dans ce monde-ci à un poète.