Il ne craint qu’une chose, son instinct. «Méfiez-vous de votre premier mouvement,» c’est sa maxime favorite et, pour être assuré qu’il ne se trompera pas, il ne choisit que ce qui lui vient, après que le premier mouvement et le deuxième, même le troisième sont passés.

Que si en dehors de tout cela il est encore parvenu à douter des talents et des facultés qu’il s’attribuait («cinq ou six doutes très vifs sur l’importance des meilleures parties de mon Moi»), il se sentira supérieur à lui-même, comme il l’était déjà aux autres, et il aura trouvé la clef de voûte de son indépendance; il ne reposera plus sur rien.

La vie de Barrès jusqu’ici a été un effort pour échapper à cette fatuité intellectuelle, qui voulait s’imposer à son esprit. Un penchant très caractérisé de son individualité l’entraîne vers elle; mais une autre faculté le retient, mystérieuse celle-là, et qui d’abord n’a pas voulu révéler son essence. Maurice Barrès parle dans Sous l’œil des barbares de cette lutte de sa raison raisonnante et des sens contre le démon secret, qui à leur logique ne sait rien opposer que des pressentiments et la nostalgie de l’au-delà. Le titre du livre fait allusion à la sensation douloureuse d’un enfant qui, boudant à l’heure de la récréation contre un poteau de la cour de l’école, le poteau de martyrs des Peaux-Rouges, se sent livré aux sarcasmes de son précepteur et de ses petits camarades; mais le véritable conflit moral se passe loin du regard des Barbares, puisqu’il est dans l’âme même: et c’est la lutte de la poésie sous l’étreinte de la morgue desséchante.

Barrès est poète; poète-philosophe, je veux bien, poète-artiste, non pas; mais sans aucun doute il est poète. Partout, sous la surface un peu morne et morose de son livre, on entend bruire les eaux vives de la poésie; et, enserré dans les profondeurs, un courant passionné de lyrisme cherche péniblement une issue, jusqu’à ce que la voix plaintive du fleuve prisonnier arrive à se faire jour dans l’exclamation finale:

«Toi seul, ô maître, si tu existes quelque part, axiome, religion ou prince des hommes.»

Chez Barrès, ce ne fut pas le poète seul qui tressaillit d’enthousiasme à l’appel du général Boulanger. Le dandy aussi demandait à faire valoir ses droits. Une politique fondée sur la suppression du gouvernement des partis devait nécessairement exercer un attrait sur l’esprit du dilettante qui avait en horreur la convention sociale et le sens commun partout où ils montraient leur face. Mais ce fut pourtant le poète chez lui qui tira l’avantage principal du mouvement. Car, en comparaison du trésor inappréciable que Barrès gagna comme prix de l’enthousiasme auquel il se livra, la position de député perd toute sa valeur, et ce prix ce fut la découverte de l’âme du peuple.

L’âme populaire est une abstraction, que l’on ne peut comprendre sous une forme exactement définie: il en est d’elle comme de la source cachée des émotions confuses du cœur de Barrès. Ce qui ne veut nullement dire que la conscience humaine ne puisse avoir une perception sensible de l’une comme de l’autre. Tout au contraire, le démon mystérieux qui s’agite au fond du cœur du poète et le pousse à une création perpétuelle et à un renouvellement continu, ce démon même se sent uni à l’énergie originale, moteur essentiel de la vie du peuple.

Cependant, pour Barrès, cette notion mal déterminée ne suffisait guère. Dans la nature de cet homme, pleine de contrastes, les sentiments vagues confinent sans transition à un besoin très prononcé de précision formelle. Il lui paraît complètement inutile de se rappeler ou de rappeler au lecteur pourquoi l’enfant se trouvait là pleurant sous l’œil des barbares; mais d’autre part son esprit d’exactitude rappelle à son regard que c’était contre le poteau de gauche qu’il s’appuyait, sous le hangar, au fond de la cour des petits. C’est ainsi que l’âme du peuple aussi devait avoir pour son imagination un côté par où il pût la saisir et, en allant à sa recherche, il trouva en même temps,—et il ne put en être autrement,—le secret de sa propre personnalité.

Vif, comme s’il datait d’hier, m’est resté le souvenir du jour où j’eus le bonheur de lire pour la première fois la partie d’Un Homme libre, qui est consacrée à l’analyse de l’histoire de la Lorraine, terre natale de l’auteur,—car c’est à ces pages-là que Barrès a confié ses premières impressions de voyage autour du sentiment populaire. La personnalité d’un peuple, ingénieux plutôt que doué d’un sang riche, s’affirmant au milieu de la lutte contre les barbares,—cherchant un appui moral auprès de nations plus privilégiées du sort, pour pouvoir donner tout ce qui était en elle,—condamnée, de par sa faiblesse d’origine, à se perdre dans un tout plus puissant, mais fière néanmoins en se rappelant l’instant où elle avait eu l’occasion de se faire valoir et de dire son mot à elle,—cette personnalité du peuple lorrain se dégage de ces feuillets, simples jusqu’à en devenir presque secs, avec une telle puissance d’intimité et de mélancolie voilée que nous la sentons palpiter tout près de nous.

Et grâce à la magie évocatrice du talent, qui sait communiquer une vie personnelle à l’aride chronique locale, nous entendons comme un accompagnement direct à ce récit des siècles passés, la confession du poète lui-même, qui y a retrouvé l’histoire de son propre cœur, de ses faiblesses, de ses humiliations et de sa fierté intime.