Oui, ce ton naturel et sincère du langage doit sortir d’une réserve de force morale qui se cache sous l’extérieur frêle de l’homme. De temps en temps, cette énergie latente se fait jour à travers le jeu de la conversation; mais d’ordinaire elle reste dissimulée. Et ce n’est qu’au premier abord qu’on peut la confondre avec la morgue du dandy ou du dilettante; bientôt on y reconnaît la faculté principale et native de cet esprit.

Barrès a formulé quelque part, à propos de Renan, dans un de ses romans, la proposition suivante. Ce qu’on nomme grand événement, dans l’existence d’un homme, n’est, en réalité, qu’une provocation du sort, qui nous invite à mesurer nos forces contre lui. Il jette à la tête du premier un tas de traités de dogmatique ou d’histoire ecclésiastique; à lui maintenant de se dépêtrer au milieu de ce fatras et de communiquer son âme à cette matière indigeste, de façon que ces études arides seront considérées comme la condition nécessaire de sa gloire et de son existence individuelle. Un second... Un second, comme Barrès, trouvera le général Boulanger sur son chemin et il ne pourra se soustraire à la contagion d’enthousiasme fiévreux que le monde éprouvait au commencement de 1888.

«Après avoir traversé cette jeunesse mécontente et mystique dont souffrent tant d’âmes en ce siècle, voici donc qu’enfin s’épanouit pour nous un champ d’action. Nous avons souffert sans qu’aucune sympathie vînt nous relever. Bénie soit l’heure..., etc., etc.[3]

Hosannah! le maître, le consolateur paraît! Couvrons de palmes la route qu’il va parcourir!

Ah! la dure besogne, vraiment, pour un dandy, de tenir sans se rendre ridicule la gageure du sort, acceptée dans un moment d’ivresse! L’homme, qui a du nerf, au contraire, saisit l’occasion et achève l’impossible. Barrès s’est fait élire député et a acquis une position politique. Une position n’est jamais ridicule. Même elle nous inspire un respect immense, quand elle est le fruit d’un seul petit article, publié dans une petite revue. Stéphane Mallarmé, avec sa voiture à âne, prix d’un poème hiéroglyphique, fait pauvre figure à côté.

Cependant, même un dandy aurait peut-être réussi à conquérir un siège de député. Du moins je veux bien le croire.

Mais ne pas rester sur ce triomphe-là, transformer l’expérience acquise en une conception élargie de la vie, user du choc des événements comme d’un moyen pour sa propre délivrance morale, voilà le fait d’un homme qui abrite une énergie originale au fond de son cœur.

Qu’est-ce qu’un dandy? Et il ne peut être question ici que du fat intellectuel, tel que nous le montrent les pages de Maurice Barrès.

C’est l’homme qui veut jouir de l’existence sans se soumettre aux conditions qu’elle pose. Il demande à la société de ne lui répondre que là où il lui plaît de toucher ses cordes. Cet isolement de la vie, il l’appelle sa liberté et il ne parvient à cette indépendance qu’en supprimant dans son esprit, à toute force, le registre moyen, c’est-à-dire ce mélange d’habitudes et de sens commun que nous nommons le cœur.

Il ne connaît que ses sens et les besoins de son esprit. Après leur avoir permis quelques excès raisonnables, il traite ses sens comme le cavalier traite un cheval qu’il cherche à prendre en main après l’avoir fatigué d’abord par une course désordonnée. Son esprit, il le dompte en opposant l’ironie à ses écarts d’enthousiasme, et il se guérit de son ennui intellectuel en le dosant, mais toujours avec modération, d’une sensualité raffinée et qui n’épuise pas trop le tempérament.