Et sans cesse sur son visage revenait cette petite moue dédaigneuse, pour être corrigée aussitôt par le sourire charmeur d’une grâce adolescente dont il soulignait les petites malices qui se glissaient dans la conversation. Habitude qui était devenue une seconde nature, sans être tout à fait naturelle pour cela.
L’entretien quitta bientôt le terrain des anecdotes, et Barrès nous parla du nouveau livre qu’il allait écrire.—«Un roman! Oui, si vous voulez, disons plutôt, pour rester dans la vérité, un volume de trois francs cinquante à couverture jaune. Vraiment, je ne sais pas encore quelle forme donner à mes idées. Je sais parfaitement ce que j’ai à dire: tout est là devant mon esprit, rangé nettement, je n’ai qu’à commencer à l’écrire. Mais c’est cela justement qui m’intrigue: j’ignore absolument ce que cela deviendra et j’ai l’impression que tout dépendra du ton de la première page. Sera-ce un traité moral? Les anciens déjà considéraient la sobriété comme une vertu. Ou verra-t-on l’éternel couple de deux cavaliers, chevauchant ensemble sur la route solitaire au coucher du soleil? Je ne saurais vous le dire.
«Mais non, le roman est démodé; c’est un cadre de convention qu’il faut remplir à toute force, et...
«Et pourquoi donc chaque livre n’aurait-il pas sa forme à lui?» dit Barrès soudain avec vivacité, comme si la question l’intéressait. «Est-ce que vraiment notre temps est assez peu spontané pour que nous ne possédions qu’une seule façon d’exprimer nos sentiments?
«Voyez donc les écrivains du dix-huitième! Quelle étonnante variété de genres pour y communiquer leurs idées. Laissons de côté les contes philosophiques de Voltaire et les dialogues de Diderot; arrêtons-nous seulement à Rousseau et remarquez la grande diversité des moules où il jetait ses pensées: ses Discours, le Contrat social, la Nouvelle Héloïse, l’Émile, les Confessions, les Rêveries: tous des sujets de roman et tous différents.
«Tout livre qui a exercé une influence sur le mouvement de la société a eu son allure propre, qui ne permet guère de le classer. Qu’est-ce que Don Quichotte? Et Pantagruel? Et Faust?»
Certes, des réflexions de ce genre, faites par un auteur qui cherche une forme littéraire pour son œuvre, dénotent une ambition qu’on ne peut pas appeler commune. Et tout cela fut dit sur un ton de bonhomie ingénue, qu’on pourrait tout aussi bien appeler discrétion,—là-bas, dans le cabinet de travail élégant où Maurice Barrès nous faisait l’honneur de nous recevoir.
DANDY ET POÈTE
En toute franchise, je dois m’avouer que mon entretien avec Barrès m’a peu appris sur lui. Par-ci par-là pourtant, il y a quelques lueurs nouvelles dans mon esprit. Tâchons de rassembler ces traits insignifiants à première vue, et donnons-nous le plaisir d’une méditation à son sujet.
Prenons notre point de départ dans une observation aussi terre à terre que possible. L’accueil de Barrès était empreint d’une simplicité parfaitement naturelle. Point d’apprêts apparents chez lui, rien de conventionnel. Nature impressionnable et fort ingénieuse, mais au fond très simple, grâce à un afflux continuel de vie nerveuse.