Vague d’abord, et à cause de ce vague même plus oppressive parce qu’on ignore de quel côté le mal surviendra, la terreur s’assimile à la superstition la plus abjecte pour trouver des moyens de conjurer le sort menaçant on ne sait qui ni quoi. Mais cette calamité indéfinie, qu’on redoute, exerce en même temps une domination attirante sur l’âme faible, qui se livre à l’inconnu parce que c’est l’inconnu. Et c’est le vaisseau-fantôme, disparaissant dans le brouillard matinal, qui entraîne les marins, ou le tentateur Satan, qui attire l’âme d’une fillette naïve, dégoûtée de la rude besogne de son existence pénible.

A un degré plus haut de l’échelle sociale, la peur ne nous paraît plus produite par la malignité d’un pouvoir mystérieux au-dessus de nous, mais elle est causée par nos propres sentiments confus et tyranniques. La vie, un autre sphinx, offre des problèmes auxquels nous ne savons répondre que par notre désespoir, et la conscience, avec sa tête de Méduse, nous glace le sang dans les veines. Et de nouveau, à côté de l’effort de lutte que provoque en nous l’image effrayante des choses, se montre le charme secret du mal qui nous entraîne irrévocablement.

Nous cherchons à secouer ce joug, soit en opposant au pouvoir ensorceleur l’ironie de nos sens, qui malgré tout cherchent leur assouvissement, soit en nous prémunissant par l’ironie de notre intelligence qui nous donne un semblant d’impassibilité; mais nous n’y réussissons guère. Il n’y a d’autre remède contre l’angoisse envahissante que l’abandon complet de la personnalité dans la pitié absolue; il n’y a d’autre moyen pour se soustraire aux restrictions imposées par le seul fait d’exister que la résignation entière et l’amortissement de tous nos désirs, ainsi que les sages de l’Inde nous le prêchent comme le premier des devoirs.

Alors,—et c’est le récit du Maharajah se vendant de pleine volonté comme esclave au plus misérable de ses sujets,—la procession du sentiment de la peur à travers l’âme s’arrête, puisqu’elle a atteint la limite extrême, opposée à son point de départ.

Elle se met en mouvement pour une seconde fois, puisque Marcel Schwob n’a pas voulu se contenter de nous montrer la transformation progressive de la peur en pitié par des exemples pris dans la vie individuelle. Il a fait davantage. Il a essayé de nous dépeindre, en parcourant les âges de l’humanité, les états divers de la société, où le sentiment de terreur, flottant dans le cœur de l’homme, s’est précipité en formes typiques. Et il nous montre, à travers l’histoire, la vie des gueux, s’arrêtant devant chaque groupe qui représente une étape sur cette voie douloureuse du crime et de la misère, jusqu’à ce que l’ombre de la guillotine, la guillotine elle-même, apparaisse au bout de l’horizon, comme le point de repère et de repos final.

Puis il conclut la série de ses nouvelles en résumant le sujet dans un récit symbolique où la terreur et la pitié suprêmes, se heurtant face à face, nous font éprouver la sensation immédiate du motif égrené parmi les pages de l’œuvre.

J’ai nommé à dessein cette marche processionnelle des contes de Cœur double une succession de groupes figurés.

En effet, chaque récit forme un groupe. Comme la disposition de l’œuvre entière rappelle le décor sculptural d’un temple, les nouvelles, une à une, à leur tour ont un caractère plastique très marqué. L’action y est resserrée en un seul moment et l’exposition même renferme la crise. La clarté de l’ensemble, ni la précision des détails n’en souffrent pourtant. L’auteur semble nouer le nœud du récit, tandis qu’en réalité il en prépare la solution. Tout est fini en un clin d’œil. On se croirait en présence d’un escamoteur et c’est bien vraiment d’un artiste qu’il s’agit, car il a observé le moment précis où la crise vient de naître dans l’âme de ses personnages, et où, en se manifestant, elle appelle l’aventure qui amènera la catastrophe. A cet instant exactement il éclairera vivement le groupe de figures qu’il a choisi, et, le faisant ressortir en haut relief, il nous permet d’en embrasser tous les détails d’un seul regard.

Il a su entasser ainsi dans l’espace le plus resserré une multitude de traits tout débordants de vie palpitante. La nouvelle du Sabot en est un bon exemple. C’est le conte de la fillette qui livre son âme au diable. En un moment, toute l’existence monotone d’une femme de pêcheur se déroule devant nous dans la série de ses phases caractéristiques: l’enfance laborieuse, la dure vie de la mariée, les craintes de l’épouse et de la mère, la désolation de la veuve,—tout cela passe sous vos yeux et se précipite dans une succession rapide de tableaux pour se résoudre en l’extase de l’esprit, qui, planant haut et loin des viles besognes de la terre se livre à la contemplation pure de l’infini.

Une autre nouvelle, les Sans-gueule, saisissante par un mélange unique du tendre et du grotesque, décrit l’angoisse d’un cœur simple devant la cruauté du sort, qui écrase ce que nous aimons et efface jusqu’à la raison d’aimer. Quelques gestes, arrivant à peine à une expression définie de leurs intentions, et voilà tout ce qui burine ineffaçablement ce petit groupe de personnages capricieux dans notre souvenir. Car on serait mal venu à croire que cet artiste n’a sculpté ses curieuses figurines que pour nous amuser un instant en nous causant une peur atroce. Au contraire, il leur a soufflé sa propre vie et il entre en communion avec la nôtre par cette espèce de confession fragmentaire qu’il nous fait dans les pages de son livre. Il a pris sa lanterne,—une lanterne sourde de voleur,—et l’a promenée dans les angles obscurs de sa conscience; il a projeté les sensations éprouvées dans cette course nocturne sur la toile de son imagination, et il leur a donné un air étrange, comme s’il ne comptait guère sur notre sympathie pour des sujets qui viennent de si loin.