Mais ici se renouvelle le cas du peintre qui, défiant notre œil de suivre ses figures dans la brume où il les plonge, provoque notre besoin de voir et de sentir, et nous force à chercher. Et nous devinons, si nous ne l’avons su dès le premier abord, que ces nouvelles de Cœur double, quoi qu’elles fassent pour se tenir à distance, vivent vraiment de notre vie à nous. Disons mieux: après que l’impression d’étonnement qu’elles causent s’est dissipée, nous nous apercevons qu’elles viennent à notre rencontre, et qu’elles essaient de mettre la main sur nos pensées et nos sentiments.
Choisissons pour preuve de ce que nous avançons, dans la seconde partie du livre, l’étrange récit qui a pour titre: le Loup.
Dans la rase campagne, à la tombée du soir, erre un couple sinistre, fuyant la capitale où ils ont monté un coup: lui, un gars bien découplé, elle, fille des boulevards extérieurs, d’une quinzaine, peut-être d’une vingtaine d’années plus âgée que son homme, mais le teint frais, l’œil vif, fine pour deux. La nuit va venir; les chiens des fermes aboient aux vagabonds hagards et affamés qui sentent peser sur eux la solitude de la plaine. Ils cherchent un gîte et se dirigent vers une carrière qu’ils reconnaissent de loin à la lueur rouge des lanternes au ras du sol. Des forçats libérés y travaillent; le propriétaire n’est pas difficile et prend les gens qui s’offrent sans s’enquérir de leur passé. Un des premiers carriers que le couple de vagabonds rencontre est un vieux, solide et nerveux, dont le visage est couvert d’un loup en fil de fer qui le protège contre les éclats de pierres. L’homme au loup raille grossièrement le gars sur sa maîtresse. Une querelle s’engage; ils en viennent aux mains. La femme, craignant un malheur, cherche à les séparer, mais en s’approchant du vieux, elle se fait reconnaître par lui et il retrouve en elle la fille pour qui il a commis le crime qui l’a conduit en Nouvelle-Calédonie. Furieux, il veut tuer le gars, malgré les cris perçants de la femme, et le cercle des travailleurs de la carrière se ferme autour des combattants. La victoire reste au plus jeune. D’un pic, qu’il a trouvé à ses pieds, il enfonce le crâne du vieux, qui tombe mort à la renverse tandis que le masque glisse de son visage ensanglanté.
«Tous les travailleurs crièrent: «Holà!»
«La femme se roula vers le bruit, et, rampante, vint regarder l’homme démasqué. Quand elle eut vu le profil maigre, elle pleura: «T’as tué ton daron, mon homme, t’as tué ton daron!»
«Dans la minute, ils furent sur leurs pieds et s’enfuirent vers la nuit, laissant derrière eux la ligne sanglante de la carrière.»
Je ne parlerai pas du talent supérieur qui se manifeste dans la façon de présenter cette tragédie resserrée en quatre ou cinq pages tout au plus, tous les acteurs du drame caractérisés individuellement, l’entourage précisé en quelques lignes, le pressentiment du malheur futur indiqué en deux ou trois traits significatifs, le tout formant un groupe qui se dissout dans la nuit de la mort et dans la nuit plus sombre encore du crime irréparable,—mais je me demande quelle impression les faits mêmes qui me sont contés laissent dans mon esprit. Je veux lutter contre la sensation d’étonnement que me cause l’étrangeté du récit en me rappelant l’histoire de Rustem, le héros persan qui provoque son père inconnu en combat singulier, ou encore l’histoire d’Œdipe qui tue son «daron» dans une rixe banale et épouse sa propre mère. Combien ces souvenirs de l’ancienne mythologie sont loin de moi, aussi loin que ce qui se passe là-bas, à la nuit tombante, dans la carrière inconnue!
Mais au contraire, plus j’y pense, plus ces récits classiques revivent dans ma mémoire, et, si je ne me trompe, d’une vie autrement intense qu’auparavant, maintenant que mon imagination voit transporté dans le présent ce qu’il me plaisait autrefois de considérer comme un cas préhistorique.
Et toutes les théories morales,—comme d’une lutte pour la vie entre deux générations qui se succèdent,—par lesquelles j’avais accoutumé de justifier devant mon imagination l’horreur de ces vieux mythes, me reviennent maintenant à l’esprit, mais accentuées d’une autre façon et éclairées de la lumière crue que projette sur leur classicité le récit moderne de Cœur double.
Oui, l’enfant tue le père, ou du moins il cherche à le tuer, s’il n’est pas tué par lui. C’est la dure loi qui lie indissolublement l’amour à la mort, tant dans le monde physique que dans le monde moral. Les faits se montrent rarement dans leur franchise brutale au niveau de la société où nous nous trouvons. Mais à la lisière extrême du monde dont je fais partie, un drame de sang et d’inceste, comme dans la nouvelle de Cœur double, se construit avec les mêmes événements, qui de notre côté de la société, du côté éclairé par le soleil de la morale conventionnelle, auraient tout au plus occasionné la comédie banale d’un père harassé de travail, et exploité par sa femme et le fils préféré avant tout.