C’est ainsi que les phénomènes morbides du corps humain ne présentent pas un caractère différent de ceux que l’on observe dans son état de santé. Seulement, quelques-unes des conditions parmi lesquelles ils ont lieu se sont modifiées, et le physiologiste observe ces déviations pour en tirer ses conclusions sur la direction des forces actives du corps humain, livrées à leur impulsion propre et sans contrepoids. Car les malades ont un genre de sincérité que n’ont pas les gens bien portants.

Ainsi, ne reculons pas devant la confession de notre misère morale et osons reconnaître le lien qui nous rattache au mal: avant tout, soyons sincères!

SOUFFRANCES D’ARTISTE

Quand Jules Renard nous eut lu sa nouvelle, qu’il avait terminée pour le Mercure de France, il régna pendant quelques instants dans la chambre un silence profond. D’une main s’appuyant sur sa table de travail, tenant le manuscrit de l’autre, Renard, debout, attendait le jugement qu’un de ses deux visiteurs allait prononcer.

C’était un conte minuscule qu’il nous avait récité de sa voix grave et nette, une découpure, comme il disait. Cela s’appelait les Chardonnerets, et c’était l’histoire d’un chasseur dilettante qui, avec son costume tout neuf et son arme perfectionnée, part en guerre contre tous les habitants de l’air et de la campagne. M. Sud, le chasseur, n’est pas un homme terrifiant; au contraire, il lui faut déjà toute une résolution pour décharger son fusil. Quel triomphe, quand, aidé par le hasard, il a atteint d’un coup heureux toute une petite bande de chardonnerets perchés sur une branche! Que diront ses amis? Quelle contenance gardera-t-il sous leurs félicitations? Il ramasse ceux des petits oiseaux que son chien Pyrame n’a pas encore mordus, les met dans sa gibecière, et comme il en sent un qui remue encore, il les reprend tous dans la main. Il les regarde et se sent tout perplexe devant les palpitations de ces petits corps, fragiles comme une œuvre d’art, qui, par son fini, donne l’illusion de la vie. Un des chardonnerets, plutôt ébloui que touché par le coup du chasseur, profite de l’occasion qui s’offre et s’envole de sa main. M. Sud s’en réjouit comme d’une chose heureuse qui lui arrive; il trouve vraiment que c’est un bon tour que lui a joué le petit chardonneret; les autres, hélas! ne sauront plus regagner la liberté qu’il voudrait leur rendre. Il regarde autour de lui s’il n’y a personne pour l’épier, puis il range les pauvres oiseaux à demi morts sur le bord du ruisseau et le courant emporte les petites victimes. M. Sud a honte d’avoir tiré un coup de son beau fusil; et quand il aperçoit les gouttes de sang qui tachent son pantalon gris perle, sa conscience le point comme s’il était assassin.

Voilà tout; le récit en lui-même n’a point d’importance, si ce n’est par le fini merveilleux qui donne l’illusion de la vie aux œuvres d’art. Un tout petit filet d’émotion traverse l’historiette en un réseau de veinules qui apparaissent à la surface par-ci, qui se cachent par-là; mais cette émotion est contrebalancée par le sérieux comique du chasseur dilettante, glorieux et repentant. Le jeu entier des sentiments qui se rencontrent dans cette petite fable se trouve en équilibre complet. Ce n’est point de la compassion qui émeut M. Sud et qui le fait agir comme il le fait, mais c’est plutôt l’embarras secret qu’éprouve l’homme du monde devant un objet étranger doué d’une vie mystérieuse, ou encore le dilettantisme surpris devant les choses de la nature. Il y a de la sensibilité dans son action, mais rien qu’un soupçon de sentiment, et s’il y a de la maladresse dans ses poses, il évite le ridicule tout juste par l’honnêteté parfaite de son esprit.

Oui, vraiment, de par l’agencement subtil des faits qu’il raconte, le récit, sitôt qu’on veut se livrer aux sensations qu’il vous cause, prend les proportions d’un drame très serré. L’action, c’est la succession des mouvements de l’âme qui portent le tueur d’oiseaux à regretter son crime; ils éclatent en crise finale, quand il voit les gouttes de sang sur son habit vierge, et qu’il se baisse pour laver son pantalon dans l’eau claire du ruisseau, comme un véritable criminel qui cherche à effacer les traces de son assassinat.

Tout cela est dit en une langue transparente, sans lacune comme sans ornements, qui fait apercevoir toutes les palpitations des événements et leur nervure délicate, un petit chef-d’œuvre qui rivalise en finesse et en fragilité avec les Chardonnerets eux-mêmes qui en sont le titre.

Quel contraste avec la façon dont Marcel Schwob regarde les choses! Ici la vie en miniature, la tragédie du minuscule; là, dans le monde des gueux, la recherche de l’extraordinaire, la terreur du monstre dans l’homme.

L’admiration que manifestait Marcel Schwob pour la nouvelle de son ami, en était d’autant plus sincère.