Jules Renard ne se montrait pas insensible aux louanges qu’on donnait à son récit; l’œuvre récente ne s’était pas encore séparée de l’esprit qui l’avait enfantée, l’auteur y vivait encore avec une partie de son âme. Et le ton de sa voix était plus chaud que d’ordinaire lorsqu’il nous dit:

—«Pendant que j’étais occupé à écrire ce conte, j’ai pu observer très précisément l’instant où mon esprit a fait le mouvement tournant dont nous parlions naguère. Au début, la nouvelle était conçue dans un sens plus satirique qu’à présent. J’avais d’abord l’intention de rendre ridicule M. Sud; mais pour un bourgeois qu’il est, il s’en tire encore assez bien, je trouve. Je ne sais quel sentiment s’empara de moi, tandis que j’écrivais. Était-ce le souvenir d’une aventure semblable, qui m’est arrivée, à moi? Était-ce cette espèce d’attendrissement que porte avec soi tout ce qui est du passé? Je me suis laissé entraîner par mon émotion,—oh bien peu,—et je suis très heureux de vous entendre dire que j’ai réussi à communiquer ce sentiment au sujet. Car,—n’est-ce pas,—il y a quelque chose de supérieur à l’œuvre d’art, c’est l’émotion qui s’en dégage.»

—«A condition toutefois,» se reprit-il, comme s’il craignait d’avoir été trop loin, «à condition que l’émotion reste pure, c’est-à-dire qu’elle ait été éveillée par le sujet même et non point par quelques détails factices. Mais ici je crois que je me suis tenu strictement dans les bornes que prescrit l’art.

«Quelle peine vraiment,» s’écria Jules Renard d’un ton amer en s’asseyant et en prenant sa pose habituelle de nonchalance, «quelle grande peine de forcer son émotion, sitôt qu’on en a ressenti le moindre grain et de souffler de toute la vigueur de ses poumons dans la grande trompette des sentiments! Cette peine ne vaut pas un liard. Cependant, il paraît qu’il est d’un grand charme, pour le public, de voir ce bariolage de couleurs criardes, ou d’entendre cette symphonie à instrumentation violente avec ses basses ronflantes et le roulement final de ses tambours forcenés. Mais tout cela, mes bonnes gens, et mon bon ogre de public, ce n’est pas de la chair saignante qu’on vous offre, ce n’est que du carton. Et pourtant il aime ça, le bourgeois, et il paie son prix d’entrée pour voir, pour entendre, pour goûter! Ai-je dit que cette exaltation artificielle de l’émotion ne valait pas un liard? Je me suis trompé. Le succès du livre, le succès financier en dépend!

«Ah je sais très bien que c’est ignoble d’y revenir toujours,» continua-t-il après une courte pause, en parlant d’une voix sérieuse et sombre et en regardant un point noir à l’horizon de sa pensée, «mais je ne puis me dégager de ce cauchemar qui me poursuit. Je voudrais bien que mon œuvre, à moi aussi, rapportât de l’argent; de l’argent, que je pourrais tâter et manier, comme une preuve sensible qu’il existe des gens qui apprécient mon travail. Quelque chose que je pourrais jeter aux pieds de l’homme qui se moque de mes labeurs,—oui, quelque chose qui me réconfortât dans mes moments d’humeur noire.

«Voyez-vous,» dit-il, «c’est un martyre que ce métier d’écrivain.»

A ces mots, Jules Renard s’était levé. Il traversa l’appartement d’une enjambée, puis s’arrêta tout près de la table, où il prit une brochure qu’il feuilleta sans penser à ce qu’il faisait.

—«Le langage ne veut pas ce que nous voulons,» dit-il. «Les mots ordinaires sont mous comme des fruits trop mûrs. Mettez-les dans une phrase et ils y font des trous; elle sonne creux, comme si notre pensée n’avait ni vigueur ni consistance. Ne me parlez pas des termes ornés, c’est l’affaire du pharmacien qui dore les pilules, non de l’auteur qui se respecte et qui respecte son public. Les mots extraordinaires donc, qui ne se trouvent dans aucun lexique? Comme ce serait puéril de faire de la gymnastique et des sauts périlleux là où il n’en faut pas!—Mais pourquoi coûte-t-il tant de peine de dire simplement ce qu’on veut? Je reste assis toute la journée devant ma table de travail, me rongeant de dépit, et quand enfin j’ai achevé une page qui me satisfait,—alors, quoi?

«Qui la lit? Nous sommes à trop grande distance l’un de l’autre, le monde et nous. Nous ne nous comprenons plus. Et le pis, c’est que dans notre pays de liberté on n’ose pas dire franchement ce qu’il y a de mieux en soi. Non, on craint la vérité, dès qu’elle blesse les trois ou quatre préjugés populaires, qui nous sont restés comme héritage de la génération précédente. On gêne ces messieurs de la presse, en touchant à ce qu’ils nomment religion, science, ou patriotisme, parce que dans ces sujets-là ils trouvent matière à déclamation toute préparée; et on scandalise les politiciens qui par ce commerce d’idées rances gagnent leur pain de tous les jours. On vous dit de toutes parts: personne ne pense ainsi, personne ne parle ainsi, et cela au moment juste où l’on s’est appliqué à formuler de la façon la plus claire ce qui est au fond de tous nos cœurs, à nous.

«Oh! nous avons pleine liberté de tout faire; nous pouvons exposer des dessins où des messieurs et des dames s’exhibent dans toute la brutalité de leurs désirs; nous pouvons remplir les colonnes de nos journaux de contes qui jouent le rôle d’entremetteurs pour maisons de tolérance: mais faites mine seulement de vous attaquer aux deux ou trois devises de la société, auxquelles personne ne croit plus et qui font crier tout le monde! Et vous verrez ce qui arrivera. Peut-être qu’il en est autrement quand on a acquis une grande notoriété pour avoir flatté l’instinct secret de l’opinion publique; on vous pardonne alors de lâcher de temps en temps une vérité ou de montrer ce qui se passe au fin fond de votre pensée. Et même alors combien de tact diplomatique ne faut-il pas déployer!»