Jules Renard s’emporta.
En tout artiste il y a un enfant gâté qui se plaint de ne pouvoir décrocher la lune avec ses mains. Certainement cet enfant gâté doit exister chez Renard: mais ce n’était pas lui qui lançait cette invective contre une société qui, de par sa bêtise, restera éternellement incorrigible.
Cette boutade était née de quelques incidents du jour qui décelaient l’envie des classes officielles pour la génération nouvelle d’artistes, mais qui n’avaient nullement atteint la position personnelle de Renard. Il donnait de l’air à ses sentiments, comme on éprouve le besoin d’ouvrir la fenêtre pour se débarrasser des miasmes de l’atmosphère. Convaincu du sérieux qui le guidait, il faisait valoir ses droits et ceux de ses confrères à être pris au sérieux par la société.
C’est bien là la cause intime du différend entre le monde et les gens du métier, comme Renard, qui ont foi en leur œuvre. Les gens du monde ne croient jamais à la sincérité complète de l’artiste, parce qu’ils la voient souvent accompagnée d’un désir morbide des honneurs qu’il se croit dus. On ne comprend guère qu’un seul cœur puisse loger en même temps l’âme d’un enfant et d’un homme. Chez Renard, ce fut à ce moment l’homme qui parlait et qui maintenait les droits sacrés de son métier.
Sa vie jusqu’ici a été une lutte pour la sainteté de sa cause.
Le secret des souffrances de Poil-de-Carotte est que chacun le prend pour autre qu’il n’est. Ce malentendu existe aussi pour Renard. Élevé dans un milieu rustique, au centre de la France, au Morvan, il s’est senti perdu parmi ses semblables; au fond peut-être ses sensations n’ont pas été différentes de celles du Cadet de Richepin, quand il se trouvait déplacé au milieu de son entourage. Et plus tard, quand Renard se fut fixé dans la capitale, la lutte commença de nouveau.
Renard faisait des vers qui trouvaient des admirateurs; dans les salons où il était reçu, on le pressait de réciter ses poèmes même avant des poètes de grand renom, parce qu’on croyait aux promesses de son talent; et cependant il savait que pour faire des vers on n’a guère besoin d’être poète. Il publia ses premières nouvelles, un recueil de scènes champêtres réunies sous le titre Crime de village et, quoique pour nous il se retrouve tout entier dans l’un ou l’autre de ces récits, son intelligence lui disait,—et l’intelligence chez Renard est le porte-paroles de son instinct littéraire,—qu’il risquait de tomber dans un genre où le chic pourrait remplacer le véritable talent. Et il se moquait de ses premiers succès, il ne voulait pas que sa renommée vécût aux frais d’un style et de formes que d’autres avaient préparés pour lui. En un mot, il était possédé du désir d’être soi,—folie aux yeux du monde. L’esprit solide, héréditaire chez lui, mais fortifié encore au milieu de la nature sobre du Morvan, lui avait appris que tout ce qui n’est pas tiré du fonds personnel n’a pas pour nous de raison d’être.
Mais, d’autre part, cette même vue nette des choses lui montre aussi que c’est temps perdu de vouloir être original, si personne ne reconnaît votre originalité.
—«Ce que je veux?» dit Jules Renard comme nous le taquinions un peu sur sa boutade contre les journalistes et les politiciens.
«Je voudrais être tantôt le premier homme de lettres de France et tantôt le dernier homme des bois. Oui, le premier! mais non par des chemins de traverse, non pas en forçant mes émotions à dire plus qu’elles ne valent en réalité, non pas en prenant quelque dada du jour pour me porter à la gloire. Je veux aller droit au but, sans m’occuper de ce qui est inutile ou factice, et si je ne puis parler, comme les grands romanciers, de la vie du monde sans courir le risque d’exagérer les faits à cause de mon ignorance, au moins je saurai dire mes propres sentiments et ceux de mon entourage immédiat. Quoique, là aussi, il soit difficile de tomber juste toujours et de ne pas faire de l’ironie quand on veut éviter la sentimentalité! Mais l’épreuve est à tenter.