«Et pourtant...! que sera-ce alors, sinon consumer son propre fonds, et se manger le cœur. Et pourquoi? Dans quel but?
«On aurait envie parfois de se faire romanesque et populaire comme les autres! Quel attrait dans cette facilité à se laisser porter par ses émotions et à créer une intention là où on aimerait à pouvoir la découvrir! Mais la vérité ne l’admet pas. Et c’est assez; n’en parlons plus. Savez-vous sous quelle image se présentent à mon esprit les événements de ce monde?
«On se trouve à la campagne et on est surpris par un orage, n’est-ce pas? La foudre éclate tout près de vous; vous n’osez pas regarder, vous êtes sûr qu’elle va tomber; le bruit augmente, le malheur s’approche, vos nerfs deviennent de plus en plus sensibles au coup qui va fondre sur vous,—puis tout à coup un silence profond. Vous croyez que l’orage rassemble toutes ses forces pour vous atteindre et vous êtes là, dans un paroxysme de peur ou de résignation, tout comme vous voudrez, devant le sort qui vous frappera. Mais c’est alors justement que l’orage est passé. Ainsi il en va de nous: quand nous avons fait tous nos préparatifs pour recevoir le coup qui nous menace, il ne viendra point. Et elles ne se rencontreront jamais: d’un côté l’émotion et de l’autre l’aventure qui l’amènera à son développement complet.»
Jules Renard était redevenu maître de lui, la crise venait de passer; de nouveau il se mit à l’aise dans son fauteuil, étira ses jambes, et avec le ton de supériorité nonchalante qu’on aimait à lui voir prendre il dit:
—«Vous, Schwob, j’en suis sûr, vous me montreriez les ruines faites par l’orage, vous me peindriez les fermes brûlées, les corps carbonisés, et après m’avoir rempli de terreur, vous éveilleriez en mon cœur la noble vertu de la douce pitié. Vous oublieriez peut-être que nos paysans sont assez fins pour ne pas se laisser frapper par l’orage sans y gagner quelque chose dans les compagnies d’assurances... Mais j’oublie de remplir vos verres. Servez-vous donc.»
UN PEUPLE ANCIEN
Combien je désirerais parler de toutes ces choses littéraires avec un homme comme Léon Cahun qui me les expliquerait peut-être à son point de vue. Est-ce que les conversations de ces derniers jours ne sont que des propos en l’air, ou donnent-elles vraiment une indication sur des forces sociales cachées qui sont sur le point de s’émouvoir? Le rapprochement avec le monde de Barrès, qui lui fait présenter son livre au public comme un catéchisme qui enseignerait l’édification du Moi; l’isolement de Renard, qui ne veut ni ne peut combler la distance qui sépare l’artiste de la société; l’effort curieux de Marcel Schwob, qui, comme un enfant perdu de la bataille littéraire, essaie de pénétrer au cœur de la civilisation en enjambant la muraille que les classes honnêtes ont élevée contre l’invasion des criminels, toutes ces tendances diverses que je viens d’observer, vers quoi se dirigent-elles et qu’est-ce qu’elles signifient?
Lorsque je me retrouvai dans le cabinet de travail de Léon Cahun et qu’une pause de la conversation me permit de l’interroger, je n’en profitai pourtant pas pour mettre en question ces problèmes. Je ne me hasardai pas à entamer un sujet si grave, et ce fut toute autre chose que je lui demandai.
—«Je ne vous ai rien dit encore de votre beau livre, Hassan le Janissaire. Voulez-vous savoir ce qui m’y a le plus frappé? Ce ne sont ni les périls au milieu desquels évolue le personnage, ni les actions héroïques qu’il accomplit si simplement, mais c’est la première scène du récit, où la jeune recrue est arrachée à sa maison paternelle par les soldats du Sultan. J’ai ressenti une émotion très vive en assistant aux adieux du père et du fils, quoique vous n’ayez exprimé ces traits de la vie de famille qu’en deux ou trois phrases rudes et presque brutales. Mais dans cette scène chaque mot porte et touche le cœur.
—«C’est parce qu’il partait du cœur,» me dit Léon Cahun de ce ton simple et enjoué qui caractérisait sa conversation. «Pour moi, il n’y a pas de lien plus fort que la famille, que la relation du père et du fils.—Et en vrai fils d’Israël je suis payé pour le savoir. Qui donc, pensez-vous, a gardé intactes à travers les siècles notre religion et notre nationalité? Croyez-moi, de tout temps le peuple élu a été exposé à la séduction de renier la foi de ses pères. Ce n’étaient pas seulement les greniers d’abondance d’Égypte qui nous attiraient, mais les belles aussi et les honneurs, tout en un mot ce qu’un peuple vaniteux,—et nous avons de la vanité à revendre,—désire ardemment. Pourquoi n’avons-nous pas courbé la tête devant les persécutions? Pourquoi, au moyen âge, n’avons-nous pas suivi, tous, l’exemple des Lévy, qui se sont convertis? Car ces ducs de Lévis, qui aujourd’hui sont à la tête de la noblesse française, sont bien les descendants de ces mêmes Lévis, qui se croyaient honorés, lorsqu’à la fête de la Purification, ils présentaient l’aiguière aux membres de la famille des Cahunim, l’ancienne aristocratie de l’Idumée! Pourquoi n’avons-nous pas fait comme eux? Parce que les souvenirs de la maison paternelle avaient trop de puissance sur nos cœurs. La religion, sortie du culte de la famille, est retournée, après la perte de notre pays et de notre capitale, au foyer où elle avait pris son origine. Et la foi ne se laisse pas expulser de ce petit coin intime de notre personnalité. Voyez-vous, il y a un sentiment plus fort que tous ceux qui naissent de la race, ou de la religion, ou de l’histoire nationale, et c’est la nostalgie du petit cercle où s’est passée notre enfance, et ce sont les souvenirs des fêtes domestiques attendues, et avec quelle impatience! Les joies que l’on y a goûtées, les visages riants des membres de la famille, le geste du père qui donne la bénédiction, tout cela reste gravé dans l’esprit. L’amour filial a remplacé pour nous la patrie; c’est lui seul qui a conservé nos traditions.