«Il n’y a rien au-dessus de ces souvenirs,—du moins pour un peuple nerveux tel que nous le sommes. Oui, c’est bien là la clef du cœur de notre nation. Qui donc a dit que nous aimons l’argent! Nous aimons à briller, tant par notre faste et notre générosité que par notre esprit,—car nous sommes vaniteux jusqu’à la moëlle des os, comme des femmes;—mais l’argent, en tant qu’argent, n’a pas de valeur pour nous. Qu’est-ce qu’un habitant du désert ferait avec de l’argent monnayé? Croyez-moi, le mot de l’Évangile: Ne rassemblez point des trésors! est un cri parti du fond de nos cœurs. Il témoigne du mépris de l’homme des montagnes pour l’homme des villes. Oh! je sais bien que dans notre histoire le citadin a joué aussi un rôle, mais c’est surtout dans notre nation qu’il a existé un contraste profond entre le campagnard et la tourbe des villes. Et l’on fera toujours bien de juger un peuple sur ses véritables représentants.
«En effet, ce qui m’étonne,» dit Léon Cahun en s’asseyant devant sa table de travail, où la lumière d’une petite lampe tombait sur la page ouverte d’un manuscrit mongol, «ce qui m’étonne,» dit-il d’une voix hésitante, comme s’il voulait répondre à toute sorte d’objections qu’il s’était faites lui-même en parlant, «c’est que les Juifs n’aient pas été absorbés dès longtemps par les nations au milieu desquelles ils ont vécu. Un peuple nerveux résiste difficilement à l’influence d’un entourage qui est plus constant que lui en équilibre moral. Malgré son sentiment de supériorité il se laissera mener docilement par la main énergique qui s’impose à lui. Il a une grande admiration pour le sang-froid et les vertus mâles des autres et se soumettra volontairement, quoique ce soit avec l’arrière-pensée de dominer à son tour son dominateur, grâce à son intelligence plus vive. Et en dernier lieu, par la mobilité de son esprit, le Juif possède une telle faculté d’imitation et d’adaptation que toutes les différences de race ou de civilisation s’effaceraient bientôt. Je puis vous assurer qu’il n’éprouve pour sa part aucune aversion pour tout ce que la société moderne peut lui offrir d’utile ou d’agréable; au contraire, tout a pour lui le véritable attrait de la nouveauté. Et pourtant, quoique ni lois, ni convictions profondes ne s’y opposent plus, on ne peut pas dire que l’esprit d’union entre Juifs et chrétiens aille en croissant; on remarque plutôt un certain recul des deux côtés; de la part de la civilisation chrétienne comme de celle du peuple ancien, il y a hésitation et même méfiance.
«Et notez bien ceci: la ligne de démarcation entre les deux peuples est devenue plus prononcée depuis que notre passé national a commencé à disparaître de nos souvenirs. Je vous ai dit que nos traditions se sont gardées intactes; mais je n’oserais pas répondre pour l’avenir. L’ancienne société juive, telle que je l’ai connue dans mon enfance, parce que mon père en était, cette société n’a plus devant elle une longue existence. Je ne dis pas à Paris, cela va de soi, mais même en province. Autrefois peut-être la province était la gardienne fidèle des vieilles coutumes, mais aujourd’hui que les grandes villes absorbent toute la sève virile du pays, ce qui ne doit vivre que par la province est condamné à mourir fatalement.
«Ce que j’ai remarqué à propos des Juifs peut tout aussi bien se dire des chrétiens. Chez eux aussi la civilisation perd sa marque distinctive, son empreinte chrétienne. Et en général, n’est-ce pas? la distribution des idées et des sentiments dans le monde se fait avec la plus grande égalité; ce qui est dans un groupe est aussi dans l’autre. Mais ce qui me déroute, c’est que cette conformité cause de l’éloignement entre les parties, plutôt que de la bonne harmonie.
«D’où cela peut-il venir?»
Et Léon Cahun se leva, puis parcourant la chambre pour mettre en mouvement ses idées comme s’il n’avait qu’à les agiter pour trouver la solution juste du problème, il se planta devant moi, me domina de son regard vif et me dit:
—«Il ne peut pas y avoir d’autre raison à cela que cette modification même que notre société est en train de subir. Cette dernière quinzaine d’années nous a fait beaucoup plus démocratiques: c’est-à-dire qu’il y a une classe inférieure montante qui donne le ton général à la civilisation. Et ce mouvement de bas en haut ne fait que commencer. On ne respecte plus les formes anciennes ni les conventions d’autrefois. Chaque civilisation repose sur quelques idées universellement acceptées, mais tandis qu’on a aboli les formes conventionnelles qui avaient cours naguère, on ne les a pas encore remplacées par d’autres. Et quoique ces idées fondamentales reconnues par le public fassent souvent obstacle au développement des opinions individuelles, elles offrent pourtant cet avantage que chacun sait précisément jusqu’où il peut aller. Ainsi je me rappelle fort bien avoir entendu dans mon enfance de vieux Juifs qui condamnaient la grande révolution quoiqu’elle nous ait apporté l’égalité et la liberté. Ils se plaignaient de ce que la société nouvelle exposât les Juifs à des tentations qui au temps des persécutions leur avaient été cachées; et dans leur petit cercle de coreligionnaires ils vivaient en plus grande sûreté qu’au milieu des éventualités du grand monde. Les gens ne se livrent jamais entièrement à vous, quand ils ne peuvent calculer où cela les mènera.
«Vous avez vu que je n’ai guère de préjugés,—qui a été militaire une fois a appris à se ranger volontairement avec les autres,—mais savez-vous où vont mes pensées quand je roule ma cigarette le vendredi soir? Elles cherchent parmi les vieux souvenirs l’image de mon père, incorrigible fumeur. Combien devait lui coûter l’observation stricte de la veille du Sabbat! Mais il se tenait religieusement au précepte qui lui défendait la pipe.—En revanche, je ne vous garantirais pas qu’il ne chiquait pas ce jour-là; son oncle, qui avait servi sous Kléber au siège de Mayence, lui avait enseigné cette manière d’éviter les rigueurs de la loi.—Oui, je crois que sa chique ne le quittait pas même au moment où il faisait l’allocution du sabbat aux fidèles réunis à la synagogue.—Et toutes ces particularités me rendent la mémoire de mon excellent père encore plus chérie, si c’est possible; je garde ces souvenirs comme une partie de ma personnalité.—Non, je n’ai point de préjugés, mais si quelqu’un devant moi voulait se moquer de ce passé, vénérable à tout jamais, je ne le souffrirais pas; je n’en pourrais parler même avec une personne qui n’entendrait pas mon langage.
«C’est bien cela, voyez-vous: la civilisation, c’est la langue qui exprime,—pour le moment,—nos idées, notre foi, notre morale. La langue nouvelle est encore à naître et aujourd’hui il y a partout de la confusion parce qu’on se sert de langues différentes.
«Ceci donné, il n’y a rien d’étrange dans le fait que chacun se retire dans son moi.