«Le théâtre qui aura de l’intérêt pour nous devra traiter d’autres sujets et sous une forme différente. Je me figure qu’il sera plus pratique et plus fantastique à la fois. Et d’abord il y serait question des problèmes qui nous tiennent au cœur.
«Un parvenu qui veut aller dans le monde et qui se rend ridicule, une femme qui déconsidère son mari par le plaisir qu’elle laisse prendre à ses amis, un fils prodigue qui fait pousser les cheveux gris sur le vénérable chef de son père,—voilà des choses qui, représentées sur les planches, semblent dans leur temps avoir exercé un grand attrait sur le public, d’autant plus grand, je le crois, que ces histoires le touchaient moins personnellement.
«Mais dès que les journaux s’appliquent avec une ardeur louable à nous dire d’une façon complète et pittoresque tous les faits divers qui arrivent dans une société qui se respecte, depuis l’accident du chien écrasé par une voiture jusqu’au suicide le plus récent, je ne vois guère d’utilité à aller chercher le soir, au milieu de risques de divers genres, ce que l’on vous a apporté déjà à domicile le matin, à l’heure du déjeuner, au moment où on a l’esprit frais et dispos à entendre des horreurs.
«Pourquoi,—car je retourne à mon théâtre idéal,—ne me dirait-on pas sur la scène des choses qui s’adressent à ma conscience et qui serviraient de plus à éveiller un courant d’opinion publique, parce que des gens comme moi, assis sur les mêmes bancs, les entendraient en même temps?
«Il n’est pas besoin pour toucher ma conscience et ma personnalité de traiter de faits personnels à moi, et c’est ce que je voulais dire en imaginant que la vérité pratique mettrait des vêtements de fantaisie. Oui, la fantaisie devrait venir en aide à ceux qui s’occuperaient du théâtre moderne; j’attends une grande imagination à la façon d’Aristophane, ou plutôt encore de Platon, qui animera d’une vie supérieure les symboles qu’elle voudrait nous représenter à la scène. Nous devrions aller à l’école de Platon pour apprendre à formuler nos pensées les plus profondes par des mythes élégants et sublimes. Aristophane ne serait pas à dédaigner; de la poésie ailée et salée de sel attique, s’entend, ne nuirait pas à l’affaire. Ah! si nous avions seulement quelque Aristophane pour traiter dignement et comiquement le grand problème religieux et social qui agite le fond de nos cœurs!
«Vous me direz peut-être que l’entreprise sombrerait fatalement, parce qu’il y aurait un public restreint. Ce serait l’élite de la nation. De tous côtés viendraient les gens qui s’intéressent aux grandes questions sociales ou humaines.
«Aurait-on une seule représentation ou dix, c’est à savoir, mais je suis peu inquiet de la question financière. Sur ce point-là, je rencontre partout un préjugé dans les esprits, comme si ce qui est vraiment bon en soi n’était jamais apprécié par la société à sa juste valeur. A cet égard, je suis optimiste. Il se peut bien qu’on ne nous paye pas toujours notre travail honnête en espèces sonnantes, mais alors c’est d’une autre façon que nous sommes rétribués, par la considération qui s’attache à notre personne ou par l’influence que nous exerçons.
«De façon ou d’autre, le public rend toujours la valeur exacte de la jouissance ou de l’émotion qu’il a reçue.
«Assurément il faut tâcher de ne pas irriter le monde. Il y a des choses pour lesquelles il est chatouilleux et qu’il n’aime pas voir traitées en plaisanterie. Avec du tact, on peut tout dire, mais c’est une grave erreur de croire que ce qui est à sa place dans un cercle restreint d’artistes peut être transporté devant le grand public, qui ne comprend pas les nuances de nos opinions, ni le sérieux qui est au fond de nos sarcasmes.
«Souvenons-nous toujours de la qualité intellectuelle ou sociale de notre public, et lors même que nous aurions à dire des vérités désagréables ou des choses abstruses, la victoire sera avec nous à la longue, du moment que nous prendrons soin de ne pas envenimer le débat.