«La preuve de la justesse de ce que j’avance c’est le sort qu’ont eu les idées de M. Renan. Lorsqu’il commença à appliquer la critique aux origines du christianisme, le public ne comprit rien à son véritable sentiment. Ce n’est que lentement, mais sûrement aussi, que la société les a adoptées, ces idées qu’elle avait commencé par croire destructives. On le tenait d’abord pour un adversaire de la religion; et c’est justement lui qui a ramené le sentiment religieux dans la conscience des classes civilisées. Il a inauguré ce mouvement de respect qu’on ressent aujourd’hui à l’égard des questions religieuses. Personne, si ce n’est des gens mal élevés, n’oserait railler aujourd’hui la piété dans la conversation ordinaire. C’est au scepticisme de Renan que nous devons ce changement dans la façon de penser. Et je ne sais pas s’il n’apparaîtra pas à la fin que le monde a mieux compris Renan, que Renan ne s’est parfois compris lui-même.
«Car au fond, n’est-ce pas? Renan n’est qu’un nom, et il ne signifie pour moi que ce que je vois en lui. J’y ai vu beaucoup et j’ai beaucoup appris de lui sur moi-même. Ah! ces deux articles du Journal des Débats sur le journal d’Amiel, quelle révélation! Et son dernier livre, je veux dire, son premier, qui a été publié récemment, l’Avenir de la science, livre admirable de puissance, d’abondant enthousiasme, quelle joie d’y voir la physionomie avec toute cette précision que le frottement de la vie efface de si bonne heure! Ce Renan-là, le Renan de 48, aurait dû nous donner le théâtre dont nous avons besoin. Ses drames philosophiques plus récents, son Caliban, etc., n’ont peut-être ni le relief, ni la sûreté de dessin que demande la perspective de la scène, mais là encore il me remplit d’aise, quand j’y vois comment, avec toutes ses timidités, il prépare l’avenir.
«Oui, voilà bien l’homme avec lequel aura à compter la fin de notre siècle. J’ai pu lui déplaire et en subir des inconvénients disproportionnés; mais cela ne nuit guère à l’amitié intime qui nous unit. Par amitié, je ne veux pas dire que je connaisse l’homme; pour moi il n’est qu’un nom, un rayon de bibliothèque. L’homme lui-même est un vieillard, gêné par sa corpulence, qui parle toujours et ne s’intéresse qu’à ce qu’il trouve en remuant le magasin de ses propres idées. Mais je le possède dans ses livres et dans son influence sur la société contemporaine. Oui, je sais l’image que je me fais de lui en étudiant son œuvre, et de plus je crois savoir l’impression qu’il produit sur la société parisienne, où il est assez répandu. Je me suis appliqué à l’observer.
«Il y a une action mutuelle entre le monde et l’artiste. Ces rapports sont entretenus de part et d’autre par des filières singulières; mais n’est-ce pas par les chemins secrets que sont transportées les marchandises les plus précieuses? Au fond l’artiste et le monde ont le même idéal. Les uns et les autres cherchent à cultiver leur personnalité. Le but des gens du monde est d’étendre le cercle de leurs plaisirs, mais en dernier lieu ils s’efforcent de mettre en harmonie toutes ces différentes facultés qu’ils ont développées dans leur esprit. Pour arriver à ce résultat, ils appellent l’artiste à leur aide. Pour l’artiste, le monde aussi est le champ de l’expérimentation, et c’est encore sur le monde qu’il vérifie la valeur communicative de ses conceptions.
«En réalité, il n’existe donc point d’opposition. C’est un prêté-rendu de part et d’autre. Et que si l’on ne regarde qu’au résultat, je crois qu’à certains égards l’artiste est inférieur à l’homme de la société. En chaque artiste, il y a de l’ouvrier, et le métier n’ennoblit jamais; au contraire, il restreint l’intelligence dans les limites du cercle où l’on se meut journellement; la noblesse est acquise par ceux qui profitent de son travail.
«Je veux qu’on m’entende bien. Tout art est une forme de l’existence et l’artiste est un représentant du peuple aux états généraux de la vie humaine; élu par la nature même, il puise à la source directe et il possède en soi ce que d’autres n’acquièrent que par son exemple: en un mot, il est planté plus solidement en terre, mais en revanche, et j’y reviens toujours, sa vue est limitée parce que son esprit est sans cesse occupé du métier. Voilà pourquoi dans l’échelle de l’humanité nous mettrons au degré le plus haut un génie dilettante comme Léonard de Vinci. Car, n’est-ce pas? pour nous, hommes, il importe avant tout d’être hommes dans le sens le plus complet du mot. L’art doit concourir à ce but.
«Je ne voudrais pas confondre l’art avec la religion:—cette religion-là aurait des saints vraiment trop étranges,—mais il me semble bien que l’impression que laisse en notre âme la contemplation de l’art doit toucher de près au sentiment religieux: à un acte de foi, pour employer l’expression la plus forte, qui nous aide à passer les mauvais moments, les instants de faiblesse de notre vie, en ranimant notre cœur. Ainsi, nous avons besoin les uns des autres. Sur ce point on commence à s’entendre. Je connais une société de jeunes gens, des dilettantes convaincus et qui ne désirent pas passer pour autre chose. Ils suivent avec une attention soutenue tous les mouvements qui se manifestent dans le domaine entier de l’art, et, en agréant ce qui leur semble convenir à leur pente d’esprit, ils cherchent à cultiver toutes les parties de leur Moi. Ils se tiennent modestement en dehors de la lutte des partis et des théories générales sur l’art. Pour indiquer,—comment dirai-je?—la discrétion suprême de leurs tendances, ils ont pris pour devise de leur club l’ancienne maxime: «Toutes proportions gardées.» Ce n’est pas un titre que se seraient donné des gens glorieux ou téméraires, n’est-ce pas? De temps en temps j’assiste à leurs réunions, et ils m’écoutent volontiers.»
—«Je ne m’en étonne guère,» dit un des convives, lorsque Barrès fut parti. «Voilà des jeunes gens modestes qui ne se privent pas de plaisirs. Je crois que Barrès enchanterait un auditoire de tigres.»
—«De tigres? C’est peut-être un peu fort,» dit un autre, qui déjà n’était plus sous le charme des paroles de Barrès. «Il est trop prudent pour s’attaquer à la force brutale ou à la santé puissante. Il me rappelle plutôt ces directeurs de consciences, qui s’informent d’abord des blessures de l’âme, avant de se charger du salut des personnes qui viennent à eux. Il recherche l’intimité de Bérénice, mais seulement après s’être initié à ses malheurs et à ses faiblesses. Et il n’a recueilli Marie Bashkirtseff au nombre de ses saintes que lorsqu’il fut convaincu qu’elle était morte, ce qui est le degré suprême de l’innocuité.»
—«Mais pourquoi cherchons-nous donc toujours à arracher à son milieu la personne que nous voulons juger?» dit notre hôte, honnête homme et homme de tact avant tout. «Trêve de commérages, quand l’écrivain que nous respectons tous vient de tourner le dos. Barrès ne se donne pas pour autre chose qu’il n’est. Il a voulu chercher les conditions dans lesquelles il serait possible à une nature d’une sensibilité extrême de tirer quelque plaisir du monde contemporain, si rude pour tous ceux qui aiment l’art et pour tous ceux qui souffrent des nerfs.