«Pour arriver à ce but, il a besoin de quelque espace où il puisse donner libre jeu à sa personnalité sans se heurter aux autres; il lui faut une couche d’air entre son Moi et le monde pour amortir les chocs. Du haut de son optimisme, il sourit à la société, parce que c’est une nécessité pour lui de voir des visages gais et contents dans son entourage et par son ironie il tient le public à distance, parce qu’il ne se fie pas en lui. J’aime à me le figurer dans une société analogue à celle qui se rassemblait autour de Laurent de Médicis, prince élégant si je m’en souviens, mais qui lui aussi ne souffrait pas d’un surcroît de santé. Comme Barrès se serait senti chez lui au milieu de ces hommes de la Renaissance, disputant subtilement avec eux sur les hautes questions de philosophie et de morale, mais comme eux aussi s’intéressant à d’autres choses encore qu’à ces arguties-là! N’avaient-ils pas, au fond de leur cœur, des pressentiments de cette religion sublime, que les esprits de notre temps cherchent avec tant d’ardeur? Et l’âme du peuple était-elle inconnue à ceux même qui tâchaient de transporter les grâces naïves de la chanson populaire dans leurs poésies pleines d’entrain et de malices? Ah! quelle société distinguée de dilettantes de génie que celle-là!
«Mais je me trompe; non, Barrès est à nous, il est de notre monde et de nos jours. Ses livres n’ont pas été faits pour être récités dans un club, si distingué qu’il soit; ils s’adressent à nous tous; parce qu’avant tout ils sont sincères et prennent les choses telles qu’elles sont. Avez-vous jamais remarqué tout le courage moral qu’il a montré en introduisant le personnage de l’ingénieur, Charles Martin, dans un livre d’extrême délicatesse comme le Jardin de Bérénice? Prenez cet honnête ingénieur, qui va établir ses chaussées à travers les étangs pittoresques, ce brave homme qui croit vraiment tout ce qu’il dit, l’Adversaire en un mot, et transportez-le, si vous l’osez, dans ce milieu langoureux d’Aigues-Mortes qui exhale la monotonie poignante de ses landes immenses embrumées des lueurs sanglantes du couchant!
«Barrès l’a osé; fort simplement il s’est attaqué à cette individualité si difficile à saisir, qui tombe tout d’un bloc dans le jardin de Bérénice. Il nous le montre, ce rustre amoureux, et il sait prendre ce géant passionné par les sens. Et c’est le combat de l’ingéniosité et de la sensualité, de David et de Goliath qui s’engage. Mais ce David généreux, allant jusqu’au bout, donne au Philistin tous les avantages de la bataille. Il veut l’enjeu du duel, Bérénice elle-même? L’Adversaire l’aura, il l’aura en toutes formes, nul ne pourra le lui contester légalement. Cependant, le logicien subtil, l’amant de l’esprit, le poète, possédera l’âme de Bérénice de façon inaliénable, il l’aura contre et malgré tous, malgré la jeune femme aimée elle-même, malgré la Mort!
«Mais l’affabulation de ce livre est digne d’Aristophane!
«Et voilà bien le sujet du drame moderne dont nous parlait Barrès. N’y a-t-il pas quelque part, dans une comédie ancienne, une scène où deux personnages quêtent la faveur du Peuple, Dèmos?»
—«Oui sans doute,» dit S... toujours joyeux quand il entend le nom d’Aristophane. «C’est dans les Chevaliers.»
—«Ma mémoire, alors, ne me trompait pas,» poursuivit l’autre. «Eh bien! si l’on voulait exagérer un peu les traits du roman de Barrès, on aurait une personnification excellente du peuple dans la figure de Bérénice: jeune fille précoce, ayant beaucoup souffert et en revanche ayant beaucoup aimé, pécheresse indigne sans trop savoir pourquoi ni comment, et malgré tout ayant gardé parmi toutes les épreuves de sa vertu facile le grand charme de la bonté naïve du cœur. L’âne gris et le canard timide, ses compagnons habituels, donneraient des motifs de premier ordre au drame symbolique: ce sont les attributs de la dame, c’est-à-dire ses qualités essentielles dans leur perspective d’animalité. Ils constitueraient la note dominante de la guirlande fantastique qui s’enroulerait autour de l’image de «Notre-Dame l’âme du peuple».
«Vous parlerai-je encore des deux amis de Bérénice, le poète et l’ingénieur, dans leur rôle tragi-comique de candidats à la députation et au titre d’amants de cœur de la belle dame sans vertu? L’un la tue à force de caresses, sitôt qu’elle est devenue sa femme légitime; l’autre ne la possède qu’après sa mort.
«Ici, des considérations diverses d’ordre politique se pressent dans ma tête, mais laissons la politique aux politiciens et occupons-nous de poésie. Ne pourrait-on pas appliquer à Bérénice les beaux vers que Faust adresse à Hélène, quand elle se dissipe en nuage sous son étreinte passionnée... Allons,—voilà que je ne les retrouve plus, je ne suis même plus bien sûr qu’ils existent.»
Nous nous regardions les uns les autres; chacun se rappelait qu’il devait y avoir quelque chose là; mais personne ne se souvint des vers. Notre hôte continua: