—«Je ne veux point dire par là, croyez-moi, que je pense un seul instant à mettre le Jardin de Bérénice au même rang qu’un drame d’un intérêt universel comme le Faust de Gœthe: le ciel m’en préserve. C’est une nouvelle dont il est question ici, dans un cadre restreint, et le sujet de la conscience populaire n’est sans doute pas épuisé par l’histoire de Bérénice. Elle me semble plutôt être une âme-sœur, plus frêle, du Faune de Raynaud, mais elle vit d’une vie véritable et c’est là le principal. Puis, et pour finir, elle me paraît être un motif supérieur de comédie pour le théâtre de l’avenir!»
L’allusion au théâtre moderne fit naître une discussion passionnée. Il me fut impossible de suivre exactement l’argumentation de part et d’autre au milieu de la confusion et de l’ardeur de l’entretien.
RETOUR DANS LA NUIT
Il était fort tard déjà quand nous prîmes congé de notre aimable hôte. Marcel Schwob m’accompagnait dans mon interminable voyage par les rues noires; et je remarquai de nouveau que les heures de la nuit, sombres et silencieuses, tournent l’esprit vers les hautes abstractions et les grands problèmes de l’humanité, comme si nous pouvions les saisir plus facilement dans le vide matériel qui s’étend autour de nous.
Naturellement, nos pensées retournaient aux sujets qu’avait touchés Barrès dans son ingénieuse conversation.
—«Je suis curieux d’avoir votre opinion sur ce point,» dis-je à mon compagnon. «Croyez-vous que ces investigations, auxquelles nous assistons dans la plupart des livres qu’on publie, indiquent un courant sérieux des sentiments contemporains? Est-ce un voyage de découvertes qu’entreprend l’esprit, ou n’est-ce qu’une fantaisie de dilettante qui se promène dans le vague et le bizarre? Pour une fois, permettez-moi de parler en Janséniste réprouvé, mais sincère; cette agitation de l’âme, curieuse d’expériences morales, est-elle le signe précurseur d’une régénération de l’esprit?»
—«Comme il est difficile de répondre à votre question d’une manière satisfaisante!» dit Marcel Schwob. «Pour moi, il me semble incontestable qu’il se prépare quelque chose. L’état d’esprit des jeunes a subi un choc qui l’a fait changer de direction. Les jeunes gens de mon âge, et je ne fais pas allusion seulement aux membres du club, dont parlait Barrès, mais les étudiants de l’Université, se sont mis à réfléchir sur les principes qui règlent l’existence de l’homme. Ils veulent se rendre un compte exact de la foi (voilà pour vous, Janséniste) qui devra guider leurs actes, lorsqu’ils seront appelés à remplir leurs fonctions sociales; ils recherchent un idéal et l’union de tous ceux qui peuvent les aider à le réaliser. Et cette générosité de leurs âmes ne les prédispose pas à un certain vague dans les pensées; au contraire, ils sont très sérieux et très énergiques, et ils ne se livreront pas au premier venu qui fera mine de les conduire[5].
«Avec cette sensibilité extrême pour tous les courants de l’atmosphère intellectuelle qui le caractérise, Maurice Barrès a pressenti ce changement de direction de l’opinion et il est venu à elle. Ou plutôt,—parce que supposer chez lui de la préméditation serait chose puérile,—il a obéi à cette même influence qui s’exerçait sur les autres, et sortant de sa tour d’ivoire, d’où il regardait le monde comme un joujou, il s’est converti à une conception plus humaine de la vie.
«Ce mouvement sera-t-il constant? Qui pourrait le dire? Je ne puis constater que le développement régulier et naturel des idées. Lorsque plusieurs forces diverses doivent concourir à mettre l’opinion publique en mouvement, on remarque toujours à la naissance de l’évolution une certaine incertitude de sens. Et c’est le cas ici, parce que, pour ne prendre que cet exemple de deux forces différentes, il faut que l’individualisme de l’artiste fusionne avec le sens pratique des gens du monde pour constituer le courant. Mais c’est cette hésitation même du début qui pour moi est une preuve de sincérité et de réalité. Ce qui est factice se manifeste sous forme de réclame; et d’ordinaire les sentiments profonds se dissimulent. Non, je ne doute pas que nous ne soyons à la veille d’une nouvelle alliance entre l’art et la vie. Quelle en sera l’influence sur la marche de notre société? Je l’ignore. Que chacun de nous fasse de son mieux et cherche son chemin. Quant à moi, j’ai choisi le mien et j’irai jusqu’au bout.»
Marcel Schwob, l’homme le plus affectueux que je connaisse au monde, sait assumer un certain ton d’importance au moment où il le juge nécessaire. Il a cette espèce d’orgueil, particulière à l’homme qui a conscience de sa supériorité future. Tant qu’on se sent jeune,—vient-il jamais un temps où on ne le sent plus?—tant qu’on reste persuadé que le monde ne sait pas encore ce que vous êtes, on remplace par sa fierté la gloire qu’on attend; c’est un équivalent.