Puis l’heure appelait la confiance intime.
—«Il m’est impossible de m’entendre avec les psychologues,» me dit Marcel Schwob. «La vie ne me paraît pas un thème de compositions de classe. Partout où je cherche à la saisir, elle fait explosion sous mes mains. J’y vois une succession de crises causées par un mouvement ascendant vers l’organisation et l’individualisation d’une part, et par un mouvement en sens contraire vers la dégénération et la désintégration de l’autre. Et c’est un ensemble de phénomènes portés à leur tension la plus haute, puis ramenés à un état d’indifférence complète.
«Je ne saurais rattacher à un conte banal toute cette histoire vraie de la société. Pour en comprendre tant soit peu la marche, j’ai besoin d’une collection de faits exactement observés dans un domaine strictement limité. Alors seulement je me fais une idée de ce qu’est en réalité la vie sociale.
«Vous avez peut-être raillé, comme d’autres, mon affection pour les recherches sur l’argot et le langage populaire. Voulez-vous que je vous dise nettement ce que j’en pense? C’est dans ces jargons méprisés que je crois tenir la clef du mystère. Avez-vous jamais suivi l’histoire d’un mot à travers les âges? Depuis le sens vague et équivoque que l’on y a attaché à son origine, jusqu’à ce qu’il soit devenu un concept clair, individuel, net de forme et même de son? C’est alors qu’il se trouve à sa place précise dans le corps de la langue; rien ne rappelle plus ses origines obscures et il semble indépendant des éléments informes qui l’ont constitué. Il est le maître; il est même notre maître, puisque nous ne pouvons plus le manier comme nous voudrions, puisqu’il nous force de nous soumettre aux lois qu’il nous prescrit. On croirait que rien ne peut le chasser de la place autonome qu’il occupe. Et c’est justement alors que commence pour lui le retour vers en bas. Oh! on ne s’en aperçoit guère; on croit qu’un mot reste stationnaire, «beau» reste «beau» et «bon» reste «bon», à jamais. Pour moi, c’est autre chose; je le vois descendre après sa montée, je le vois dégénérer, c’est-à-dire devenir banal, d’individualisé qu’il était; je le vois tomber plus bas encore dans une existence obscure, jusqu’à ce que des mains brutales s’y attaquent, lui brisent les membres et en fassent une chose sans âme et sans nom, comme le monstre «bath[6]» qui désigne ce qu’autrefois on appelait «beau et bon». Mais après ces transformations,—si toutefois la vie du langage ne l’élimine pas comme inutile,—je vois monter ce reste mutilé, je le vois conquérir sa place discrète, et, si sa bonne fortune s’en mêle,—car il y a des mots qui ont du guignon,—je le vois s’exalter et triompher.»
Marcel Schwob parlait avec une telle conviction que si même on avait eu peine à suivre ses arguments on aurait ressenti le choc qui mettait en mouvement ces phénomènes, ordinairement si tranquilles, du langage.
—«Vous me direz peut-être,» continua-t-il, que vous n’avez jamais rien remarqué de pareil et vous m’affirmerez que ces mots déformés appartiennent à la société bien distincte et heureusement bien délimitée de messieurs les voleurs et les assassins, de sorte que même s’ils rappellent de loin un mot qu’on emploie ailleurs, il n’y a pourtant aucun rapport entre ce qui se trouve sur les hauteurs de la civilisation et ce qui grouille dans ses bas-fonds. Vous vous trompez...»
Il y eut un moment de silence; évidemment, Marcel Schwob passait la revue des arguments qu’il pouvait apporter à l’appui de sa thèse; il fit rapidement un choix et me dit:
—«Vous vous trompez et je vais vous dire pourquoi. Vous pensez probablement que ce mouvement de déformation du langage, pour l’appeler ainsi, part exclusivement du monde des gueux et vous oubliez que les classes supérieures de la société, le cercle du sport, celui des artistes et des dilettantes du high life y sont aussi pour leur bonne part. Des deux côtés on attaque le mot établi et reconnu; dans la rue, frondeuse et anarchiste, qui crée les termes nouveaux, et dans les réunions des gens du monde, qui aiment à recueillir les nouveautés qui courent la rue,—parce qu’il y a plus de causes de liaison entre la rue et le high life qu’on ne le croit d’ordinaire,—pour ne pas parler des artistes en qui il y a toujours du gamin, et je le dis à leur honneur.
«Je ne voudrais pas prétendre que cette attaque réussisse habituellement, en apparence du moins. Mais je ne regarde pas l’extérieur des choses et je ne m’occupe nullement du résultat apparent. Ce qui m’intéresse, c’est la connaissance de l’action des forces qui agissent à un moment donné sur cet état social que nous appelons le langage; je cherche à saisir, sous la surface tranquille, l’œuvre des puissances destructrices, qui minent l’édifice pour en construire un autre, fatalement. Qu’une catastrophe survienne,—une révolution ou une migration générale des peuples, qui abolirait pour un temps l’autorité de la tradition écrite,—et vous verrez bientôt quels sont les mots qui vivent en réalité et quels sont ceux qui ne mènent qu’une existence de fantômes. La chute de l’empire romain nous a montré ce qui pourrait arriver de nouveau. Vous n’ignorez pas qu’un des mots les plus nobles de notre langue, «la tête,» est sorti de la rue. Dans les temps troublés, où notre civilisation est née, «le chef,» caput, n’a pu maintenir sa position contre l’attaque du «pot», testa; un beau jour il s’est trouvé remplacé par son rival ignoble[7]. C’est que, voyez-vous, il était mort, longtemps déjà avant que personne ne le sût.
«Il vous sera difficile peut-être de vous placer au point de vue d’où je contemple cette bataille des mots qui se heurtent, se blessent, se poussent dans l’obscurité,» dit Marcel Schwob qui de son côté, probablement, ne trouvait point son argumentation tout à fait probante. Du moins il s’empressa d’ajouter: