—«Ce qui me prouve que je suis sur la bonne voie, c’est que dans l’histoire des institutions sociales je rencontre la même succession de faits que dans celle des mots. Prenons la chevalerie, par exemple: née de la simple nécessité de défendre le sol contre les invasions hostiles, elle se développe en système d’obligations morales pour devenir dans sa métamorphose suprême le résumé de tout ce qui dans la nature humaine paraît noble et l’est. A ce moment précis elle entre dans sa période de décadence; la chevalerie devient une caricature et les chevaliers sont des aventuriers ou pis encore. Sans doute, pendant ce temps de déchéance réelle, le nom reste en honneur; mais la vie qui l’avait animée est ailleurs; l’esprit d’aventures militaires, l’esprit de découvertes à l’avant-garde de l’humanité, est allé se réfugier dans des classes sociales différentes: il va se développer, se dégager de ses nouvelles origines équivoques et obscures, et se bâtir des institutions nouvelles.

«La perspective de l’histoire nous permet facilement de voir cette marche ascendante et descendante des choses dans le passé. Cependant pour moi l’intérêt n’est pas là. C’est l’état présent de la société qui m’occupe, et j’y vois, comme dans les phénomènes du langage dont je vous entretenais, un mouvement qui part d’en bas pour arriver en haut, et qui retourne ensuite à son point de départ. Chaque trait de la nature humaine parvenu à son apogée et figé dans quelque institution sociale m’apparaît menacé par ce qu’il y a en bas d’informe et de désorganisé; et en revanche cet état difforme semble idéalisé à mes yeux par le développement qu’il contient en puissance. Oui, l’immoralité pour moi est un précipité de la convention morale supérieure et les mœurs de l’avenir sont en germe dans l’action brutale des classes inférieures; je vois l’’individu se perdant dans la masse et la masse se différenciant en individus, tout ordre nécessairement détruit et se reconstruisant de ses ruines mêmes. Mais, je le répète, à mon point de vue, tout ceci se passe simultanément, et c’est non seulement dans la succession du temps que les événements produisent leurs effets, mais aussi bien ils sont accompagnés en ligne parallèle d’effets analogues, qui manifestent leur dégradation ou leur exaltation, et représentent toutes les forces à l’œuvre dans la société: de sorte que l’état social nous offre à tout moment l’image du passé et de l’avenir, sur une échelle mouvante...

«J’ai peur que vous me preniez en flagrant délit de mysticisme. Je n’y puis rien, je vois comme cela, d’instinct. Il n’y a pas pour moi de ligne qui sépare ce qui est en bas de ce qui est en haut. Comment appeler ce sentiment? Faut-il lui donner le beau nom de la pitié? N’est-ce que la curiosité intellectuelle qui me mène à sonder les profondeurs du monde moral? Non, à vous dire vrai, ni ceci ni cela. Je vous l’avoue franchement, le mal a un attrait pour moi; la perversité me charme.»

Nous passions par l’Avenue de l’Opéra, pour gagner la rive gauche. Certes, la grande rue fastueuse a dû entendre de singulières causeries; mais je doute qu’elle ait été souvent le théâtre d’une confession à la fois si simple et si profonde que celle de mon compagnon.

En elle-même, elle ne m’étonnait guère. Tout homme doué d’un esprit poétique doit avoir ressenti l’attrait des choses basses. Quiconque se croit capable de créer soit une religion, soit un état, soit une représentation de la vie, s’adresse aux humbles et aux misérables, parce que là il peut donner la preuve de la force qui est en lui. Ce qui est organisé complètement ne fait point appel à sa sympathie; les organisations parfaites ont atteint leur pleine croissance selon leur loi propre et l’avenir ne leur appartient plus.

C’est vers les pauvres et les maudits du sort que le poète se sent attiré, puisque voilà pour lui la matière humaine qu’il peut animer de son souffle.

Et qu’on ne prétende point que de telles idées ne puissent naître qu’au contact du mouvement désordonné d’une capitale où la misère et la grandeur se coudoient. Pour arriver à ce sentiment, il ne faut que ceci: être poète. Balzac l’a eue, enfant, au collège de Vendôme, cette vision mystique de la société, et il y a subi l’attirance inquiétante du mal. Browning nous a raconté, dans un de ses poèmes grotesques, que le cant anglais lui a pardonnés parce qu’il n’y a rien compris, comment il a reçu la révélation du mystère humain dans un petit village de la côte bretonne; et il y a dans un coin de la naïve Souabe un poète ignoré qui a chanté le charme de la perversité sur un mode lyrique d’une grâce, d’une chasteté et d’une mélancolie infinies[8].

Mais cette conception poétique devient bien autrement importante quand elle acquiert, comme chez Marcel Schwob, l’autorité d’un principe scientifique, qui contient en germe un système vrai de la société humaine. Et c’est l’étude exacte d’une des manifestations les plus délicates de l’existence, du langage, qui donnera cette signification précise à la théorie mystique de l’harmonie sociale. Ici, il n’est plus question d’une belle inspiration du moment, mais d’une véritable découverte.

Ne vous semble-t-il pas parfois que l’humanité, après combien de tâtonnements! est parvenue enfin à déchiffrer quelques mots nouveaux du livre de son âme,—et ces mots la troublaient auparavant parce qu’elle ne savait pas en distinguer le sens? Et n’est-il pas possible que nous assistions bientôt à quelque conquête définitive sur le domaine de l’inconscient, qui enferme l’espace si restreint de la terre connue de notre esprit? Et ce pressentiment de l’avenir d’une idée nouvelle donna pour moi une importance exceptionnelle à l’heure où je reçus la confession intellectuelle de mon compagnon de route.

Nous longions le Louvre pour aller au boulevard Saint-Michel.