Marcel Schwob poursuivit le cours de ses explications; mais ce qui avait commencé par être une théorie générale, insensiblement finissait en une confidence tout intime et toute personnelle. Il me raconta combien dès son enfance sa nature inquiète et vagabonde l’avait fait souffrir jusqu’au moment où, ne sachant plus sa route, il avait trouvé un guide sûr qui avait dompté son humeur fantasque, en lui faisant apprécier le haut intérêt de l’étude scientifique exacte. Ses leçons lui avaient indiqué une immense carrière libre, où sa curiosité pouvait s’assouvir.

—«C’est l’homme dont je vous ai fait faire la connaissance,» me dit Marcel Schwob; «et si vous l’estimez déjà profondément pour son intelligence ouverte et enjouée, quel ne serait pas votre sentiment pour lui, si vous aviez éprouvé comme moi les effets de sa bonté lucide, qui part du cœur, à laquelle je dois l’indépendance de mon esprit et ma fierté légitime.

«Ma fierté! ne riez pas de cette expression; c’est encore le seul sentiment qui puisse nous faire supporter les cahots de la vie. Mon pauvre ami Guieysse! vous ne l’avez point connu..., vous ne pouvez savoir quel noble représentant de l’humanité la société a perdu en lui. Au moment même où il allait entrer dans la carrière qui offrait le plus d’avenir à son talent exceptionnel pour les recherches linguistiques, il n’a plus eu la force de résister à la pression de la vie, et il est mort avant la gloire.

«Quelle triste idée que de ne pouvoir honorer que la mémoire de l’ami, dont c’était ma plus haute ambition de devenir le collaborateur dans le champ de découvertes infinies qui s’ouvrait devant lui.

Mais peut-être que l’esprit ne mûrit que par le chagrin, et que l’imagination aussi a besoin de l’excitation de la douleur pour se déployer. Car j’y tiens, à mon imagination, et je ne changerais contre rien au monde ce qui me reste de mon humeur fantasque. Combien de ressources une ville comme Paris offre à ceux qui veulent exercer la mobilité de leur esprit en cherchant l’unité sous toutes les manifestations diverses de l’existence! Verlaine! Oui, Verlaine, ce nom me revient toujours à la bouche, parce que l’homme est toujours devant moi. Sa figure est un des grands problèmes de ma vie, ou plutôt non, c’est un des grands faits de mon existence spirituelle de ce moment. Vous qui êtes imbu des souvenirs classiques de l’école, vous serez peut-être étonné;—mais sous quelle image pensez-vous que je le voie? Pour moi, non seulement il a le masque de Socrate; mais c’est Socrate lui-même.

«Ah! ne vous récriez pas! Bien des choses qui vous rebutent peut-être chez Verlaine ne nous choquent pas, nous, habitués que nous sommes à toutes les excentricités! Et puis je ne parle pas du Socrate vulgaire, de cette espèce de professeur bonhomme et bonasse, fort en rhétorique et en philosophie, que l’on nous prône dans les manuels. Non, Verlaine me fait comprendre le vrai Socrate, celui que les Athéniens devaient condamner, mais dont Platon pouvait concevoir l’image idéale; l’homme que sa femme ne pouvait souffrir, mais que recherchait le raffiné Alcibiade, le vrai Socrate en déshabillé, celui que raillaient les gamins d’Athènes et leurs confrères les poètes comiques, quand il restait debout pendant plusieurs heures en extase intellectuelle sur la place publique, mais dont l’extase a été la pâture d’esprit des générations suivantes jusqu’à nous, jusqu’après nous, et pour longtemps encore. Ainsi, pour moi, un seul mot de Verlaine, un de ces mots profondément naïfs dont il possède le secret, m’éclaire les abîmes du cœur humain et de la foi, ce qui est la même chose.

«Ceci n’est pas une métaphore, car cet abîme attire comme l’autre et, tout en vous tentant, cherche à vous anéantir en vous soufflant l’orgueil de la destruction. Ah! quelle chose misérable et impuissante que l’homme! Vous rappelez-vous que Jules Renard un jour nous avouait sa prédilection pour le Cadet de Richepin? Cette disposition d’esprit, volontaire jusqu’à la férocité, se retrouve chez nous tous. Voilà pourquoi j’ai pensé quelquefois que la parabole de l’Enfant prodigue se prêterait peut-être aussi bien à symboliser la pensée intime de notre temps que celle du XVe siècle avant la renaissance de l’esprit humain. L’Enfant prodigue! lui aussi un cadet, n’est-ce pas? Le plus jeune des deux!»

Nous avions passé la rivière. L’eau n’était qu’une tache sombre; une ligne vague dessinait les faîtes des maisons du quai contre l’obscurité du ciel; l’église Notre-Dame était une masse informe, montant confusément dans le gouffre noir de la nuit. Sur le boulevard Saint-Michel, on voyait encore les lumières éparses des cafés qu’on allait fermer et sur le trottoir se formaient de petits groupes de gens qui se disaient bonsoir pour rentrer chez eux.

—«Mais non!» dit Marcel Schwob, après une pause de quelques secondes, qu’il donna à la réflexion. «Le fils prodigue sur sa route pénible voyait devant lui la maison paternelle, et nous, agités par des désirs aveugles, nous marchons vers l’inconnu. C’est un autre symbole qui nous convient: la figure d’Ahasvérus, du Juif-Errant, du voyageur sans trêve, qui a rencontré l’Idéal sur son chemin, mais qui lui a tourné le dos, parce qu’il ne le reconnaissait point dans la forme où il se présentait à lui; et il s’est mis à marcher, furieux contre lui-même, poussé par la folie de l’espérance vaine et il marche toujours.»

Et excité par la perspective sous laquelle les œuvres d’art se montraient à lui il poursuivit: «Voyez combien la comparaison est juste. Tout poème,—et je prends le mot dans son acception la plus étendue,—qui contient une parcelle de vraie vie a pour refrain ce: «Marche! marche!» comme si c’était sa qualification nécessairement sous-entendue et sans laquelle il perd tout sens réel. Vous rappelez-vous les Terres vierges de Tourguénieff avec leur conclusion d’une émotion poignante: le héros et l’héroïne se donnant la main pour aller parmi le peuple, c’est-à-dire vers l’inconnu! Et la Nora d’Ibsen! On s’est demandé souvent pourquoi cette petite poupée quitte sa maison chaude et son mari qui, après tout, n’est pas absolument insupportable, pour partir dans la nuit vers un avenir incertain. C’est que pour elle aussi a retenti la parole mystérieuse: Marche! et elle s’en va au loin, laissant derrière elle sa maison, ses enfants, tout ce qu’elle ne reconnaît plus comme l’idéal de l’existence,—en route vers l’inconnu! Je ne parle pas des poésies de Verlaine, qui mettent à nu cette palpitation perpétuelle du cœur s’épuisant en rêves étranges; mais ce qui est tout près de nous, l’œuvre de Barrès, elle aussi, ne trahit-elle pas cet état d’agitation incessant de l’âme, inassouvie à jamais? Oui, le marcheur éternel erre dans ces pages de son pas inquiet. Et le livre aujourd’hui qui touche nos cœurs ne commence en vérité que là où son récit finit,—pour être continué par nous, en nous.»