«L’entourage était plus modeste, et ce n’était nullement une scène à effet,» dit Catulle Mendès en se levant: «une seule bougie éclairait la chambrette, et la figure à genoux dans son costume de mérinos noir était à demi voilée par les ténèbres; mais le simple attouchement, par ce visage défait de pauvre femme, de la main qu’elle avait saisie en son extase, exprimait un mystérieux trésor de passion, de douleur et de ravissement tel que l’âme humaine ne le peut révéler à une autre âme que dans un seul instant et par un geste fugitif.»
Catulle Mendès me prit le bras et nous nous promenâmes le long du boulevard. La nuit était venue; les lumières disparaissaient une à une, seule la lueur de quelques lanternes éclairait l’asphalte glissant, mouillé par une pluie de printemps.
—«Où s’en va notre civilisation?» me dit le poète, qui voyait tout en noir, non pas tant à cause du récit qu’il venait de faire, mais plutôt troublé par la nouvelle d’un conflit entre les soldats et les ouvriers pendant la grève du 1er mai. «Notre société, à nous, ne peut plus offrir de résistance.
«Et quelle vigueur pourrons-nous attendre de la génération future, des enfants de ces mères dont je vous ai parlé? Nous sommes arrivés au bout; nous avons dit notre dernier mot; nous ne méritons plus d’être à la tête du mouvement social. Quel principe (je parle d’un principe réel et vivant) pourrons-nous opposer à la foule, qui croit son tour venu de jouir? Nous n’avons d’autre réponse à leur offrir que la bayonnette ou l’épée.
«Et il n’y en a pas un de nous,» ajouta-t-il avec une sorte de fierté âpre, «qui ne saisisse l’épée, dans ces jours qui viendront, pour se défendre contre la domination brutale de la populace. Non pas par conviction, mais pour montrer qu’il y a une seule chose qui de nos traditions nous est restée entière et intacte: l’honneur.»
Que répondre à ces pressentiments! Quelle contenance tenir devant ces sombres visions de l’avenir! Je me méfie toujours des inspirations d’un esprit qui, exalté par le labeur intense d’une journée, se met à vaticiner au milieu de la nuit noire, sur l’avenir de notre société. Quand on parle de sa fragilité, je me souviens des efforts désespérés que je fis un jour pour démolir une vieille caisse, qui n’était plus bonne à rien. Les clous étaient rouillés dans les planches, que sais-je? bref, toute ma vigueur ne valut guère contre la force de résistance que m’opposait cette carcasse informe. Je ne pense pas que notre société se laisse désagréger facilement; mais je préférais ne rien répondre à l’apostrophe passionnée du poète: c’est un argument un peu prosaïque qu’une vieille caisse de bois.
AU THÉATRE
A l’Odéon on donne Amoureuse, de Porto Riche, drame à trois personnages marquants: le mari, la femme et l’ami de la maison. Ceci nous promet une farce, une satire ou une tragédie. L’évolution de l’intrigue nous fait passer successivement par ces manières différentes d’envisager la vie.
Y a-t-il quelque chose de plus comique que l’embarras d’un homme qui, réfugié dans le port du mariage après une jeunesse agitée, et croyant y trouver le repos, se voit déçu, parce que sa femme l’aime trop passionnément, et le lui prouve et le lui fait sentir?
Le côté satirique du drame repose sur le contraste entre ce mariage qui enchaîne la liberté d’esprit de l’époux, et sa liaison précédente, dans laquelle sa maîtresse, femme rangée s’il en fut, avait déployé ses meilleurs soins pour lui procurer, en réglant sa vie, toutes les occasions de contenter son ambition. Ainsi, d’une part, la nervosité moderne des gens comme il faut, de l’autre, la pose et la prose du demi-monde.