Quelques anecdotes complétaient ce tableau en donnant un aperçu des sentiments du demi-monde. La recherche des raffinements sensuels n’y connaissait plus de frein. Et c’était un renversement de tous les rapports naturels et une exploitation de la bête humaine au profit d’une curiosité insatiable de jouissances.
«Je ne connais rien de plus vil et de plus lâche,» dit Catulle Mendès, en citant le cas d’une actrice, qui, en vacances, s’était donné une petite orgie presque maternelle dans une ville d’eaux. «Il y a là un manque d’équilibre mental, une désorganisation de tous les sentiments affectifs, qui vous ferait reculer d’horreur, si l’on n’avait pas déjà fait quelque chemin dans le monde. Nous ne nous émotionnons plus facilement. Mais voulez-vous que je vous raconte une chose qui m’a ému et m’a fait réfléchir longtemps?» Et la voix du poète, quittant le ton un peu mélodramatique qui convenait à la conversation, devint naturelle et enveloppante: «c’est une histoire arrivée qu’un de mes amis me racontait récemment.»
L’artiste puisait-il dans sa fantaisie, ou nous disait-il une histoire de sa propre vie?
—«C’était une jeune femme, dont me parlait mon ami—jeune?—en tout cas elle n’avait pas plus de vingt-cinq ans,—charmante, spirituelle et presque jolie. Elle vivait séparée de sa famille et avait quelque fortune, ou du moins elle en avait eu. Elle fréquentait les cafés des deux rives de la Seine et était admise, ou presque, dans des cercles d’artistes, d’étudiants et d’acteurs. Jusqu’ici rien pour nous étonner: nous connaissons assez de détraquées, qui courent les cabotins. Mais l’étrange douceur de ses yeux de bête craintive; l’humble désir de plaire qui caractérisait toutes ses démarches, sans jamais désirer un retour; ce besoin de rendre service, de se sacrifier, qui lui faisait vider sa bourse pour le premier venu, sans qu’il lui restât un sou pour le lendemain,—tout cela avait frappé mon ami au vif.
«Ils devinrent intimes; il prenait plaisir à causer avec elle, et toujours il la trouvait prête, exacte au rendez-vous, enjouée et amie fidèle, mais toujours aussi il retrouvait sur son visage cette impression d’humilité et de soumission, comme si elle lui demandait pardon d’exister en répandant le bonheur autour d’elle.
«On lui raconta de tristes histoires sur son compte, et elle ne s’en cacha guère. Elle avait habité une maison meublée, refuge de la bohême des théâtres et du monde des artistes. Tous avaient spéculé sur sa compassion, et l’un après l’autre,—pour parler convenablement,—ils l’avaient possédée. Elle avait payé leurs dettes et même à la fin elle s’était chargée du déficit du propriétaire de la maison. En un mot, elle y avait perdu tout, mais tout, fortune et réputation. «J’ai souffert horriblement de la familiarité de ces gens-là, dit-elle, «mais comment refuser de leur rendre service? J’étais plus que dégoûtée de leurs caresses et je les laissais venir à moi.»
«Pourtant, au milieu de ce dénûment, elle ne pensait jamais à elle-même. Lui arrivait-il par hasard un peu d’argent, en un clin d’œil tout disparaissait dans la poche d’un plus misérable qu’elle. Et gaie, menant la conversation avec une autorité rare, mais toujours lisant dans les yeux des gens s’il y avait quelque service à leur rendre ou quelque plaisir à leur faire.
«Un soir, mon ami en la conduisant chez elle lui demanda la permission d’y passer la nuit. Elle consentit; mais soudain il remarqua sur son visage l’expression habituelle de timidité renforcée par une sorte de terreur plaintive, et il se rappela le mot qu’elle lui avait dit un jour: «je souffrais horriblement.» Touché au cœur, il murmura quelques paroles: il lui dit qu’il resterait son ami, puisqu’elle n’avait pas hésité à lui accorder le droit d’un amant, et se prépara à sortir de la chambre.
«Alors, dans l’émotion de sa reconnaissance, elle tomba à ses pieds, et lui embrassa les mains et les genoux avec un abandon si éperdu de toute sa personne, que ce journaliste endurci pleura des larmes d’une pitié infinie.»
—«Cela fait songer à la Madeleine repentante du tableau de Jean Béraud,» dit un des nôtres.