Mais le passé convient peu à une conversation animée. Les causeurs préfèrent saisir des figures momentanées qu’à leur plaisir ils se jettent et se renvoient: le présent seul les intéresse.
Aussi le petit groupe dont Catulle Mendès était le guide, s’étant rendu, après la fin du dîner, dans un café du boulevard, changea bientôt de sujet de conversation et remplaça la dissertation littéraire par des propos qui étaient mieux en accord avec la vie environnante.
On parlait de la femme.
Un artiste comme Catulle Mendès, qui de plus est un homme du monde et du boulevard, devait sûrement pouvoir raconter de charmantes anecdotes. Beaucoup de gens se rappellent encore le succès qu’il remportait dans sa jeunesse, simplement par le prestige de sa personne. Lorsqu’au théâtre de Toulouse, où demeuraient ses parents, il entrait dans la loge de sa mère, une beauté célèbre, les spectateurs souvent se retournaient pour admirer l’arrivée de ce jeune homme, dont les cheveux blonds cendrés encadraient langoureusement la noble et sensuelle figure judéo-hellénique.
Le talent lui était venu de même source que la beauté. Le nom de Catulle, qu’il a reçu à sa naissance, montre les goûts littéraires de la famille. Son grand-père, un banquier, aimait passionnément la poésie. «J’étais trop jeune pour l’avoir connu avant que la catastrophe de 48 mît fin à ses affaires et à sa vie,» m’a dit Catulle Mendès un jour, «mais je me suis toujours senti avec lui dans un rapport intime. Un jour, je ne sais plus à quelle occasion, je visitai, encore enfant, son tombeau avec ma famille: je fus poussé irrésistiblement et, tombant à genoux, j’embrassai la pierre avec ferveur, comme si la meilleure partie de mon être y était ensevelie. Bien plus tard, un livre de sa bibliothèque me tomba entre les mains. C’était un recueil de poésies, dont il avait noté les vers faibles, et,—remarquez bien que c’était en 1840, personne ne pensait encore aux Parnassiens,—il condamnait les vers mêmes que je n’aurais pas laissé passer.»
L’heureux possesseur de dons si précieux, qu’une fée bienfaisante a placés dans son berceau, peut marcher d’un pas agile et sûr à travers la vie. Et cette sûreté du talent, qu’on ne doit pas confondre avec l’adresse, n’exclut pas les soins méticuleux donnés au style et à l’observation; au contraire, elle est précisément la condition de cette exactitude, parce que c’est elle qui forme la conscience de l’artiste.
Cependant il y a une ombre au tableau d’un artiste aussi choyé des Muses. Le talent exclusif le place à part et hors du monde; il regarde ce qui se passe autour de lui, comme une matière de livres futurs; il ne vit jamais complètement en unisson avec son entourage. Ne lui reprochons pas, pour notre part, de prendre la vie en spectateur, nous qui sommes les premiers à en profiter. S’il n’apportait pas avec lui dans le monde l’ébauche du roman dont son esprit est plein, il ne l’achèverait jamais pour notre plaisir.
Les observations de Catulle Mendès sur les mœurs contemporaines étaient moins plaisantes que sérieuses, quoiqu’elles ne fussent pas plus édifiantes pour cela.
Il peignit à grands traits l’état de la société: l’amour devenu une convention, comme toutes les autres aspirations de l’humanité, la licence réglée comme un appétit banal et le jour de l’adultère suivant strictement le jour de théâtre ou le jour de réception, sans jamais enjamber.
Aux temps d’Hérodote,—il est permis de citer le vieux conteur éternellement jeune, même sur le boulevard,—les femmes ne perdaient la pudeur qu’en quittant leur chemise, et la retrouvaient évidemment en reprenant ce vêtement. Aujourd’hui elles peuvent être en grande toilette sans en garder la moindre trace.