Afin que mon cœur soit innocent et splendide
Comme un pavé d’autel qu’on lave tous les soirs!
Et remarquez comme le mot encensoirs ne prend toute sa valeur pour l’imagination que par l’obscurité qu’apporte la rime soirs, qui le suit. Quand ailleurs la pensée de Victor Hugo rencontre l’image du sommet de la Jungfrau, comme le symbole de la pureté d’âme absolue, il y a là une pointe lumineuse qui en attire une autre, et la rime taureau surgit dans son esprit. Non seulement parce que la syllabe finale avec sa consonne d’appui donne une résonnance pleine, mais aussi parce que le mot éveille en nous l’idée de force virile en contraste avec la montagne vierge. Ainsi la pensée et la forme se tiennent indissolublement. Il semble presque que la langue ait créé ce mot justement sous cette forme pour que le poète pût l’employer en cet instant précis. Cette parfaite aisance à trouver le mot nécessaire est signe de maîtrise.
«La poésie lyrique, qui ne demande qu’un nombre restreint de lignes pour exprimer nos sentiments, nous révèle cette genèse du vers de la manière la plus probante. Une œuvre de longue haleine exige naturellement, en dehors de l’inspiration, la connaissance profonde du métier. Mais cette expérience du métier,—nous parlons d’un maître, n’est-ce pas?—qu’est-elle donc, sinon l’inspiration, à laquelle il a appris à lui obéir au premier mot?»
—Ces dernières paroles donnèrent un autre tour à la conversation et la portèrent sur Baudelaire et sur la faculté qu’il exigeait du poète: commander à la poésie.
—«Je n’aime pas Baudelaire,» dit un des convives; «je ne crois pas qu’il ait eu bon cœur.»
—«Il ne l’avait probablement ni bon ni mauvais,» lui répondit Catulle Mendès. «Il y a eu un temps de ma vie où je le voyais presque journellement et il se peut qu’alors j’aie parfois été peu satisfait de ses procédés, que même j’aie cru y découvrir quelque fausseté; mais à présent, tout bien pesé, je n’y vois que de la sincérité et de la bienveillance. C’était un caméléon, que Baudelaire, et quoiqu’il proclamât bien haut son indépendance de tout lien et de toute personne, aussitôt qu’il avait parlé à quelqu’un il se laissait impressionner par son individualité. Avec un fat, il était fat, avec un savant, il était savant, en causant avec un ouvrier il était homme du peuple. Ceux qui le fréquentaient ne savaient jamais à quoi s’en tenir. Théophile Gautier lui-même, qui a écrit sa notice biographique, ne l’a jamais compris.»
—«Et Banville?» demanda quelqu’un.
—«Banville,» reprit Catulle Mendès, «a fait de son mieux et a un peu exagéré comme toujours; mais il n’a pas saisi le caractère de Baudelaire. Voulez-vous savoir ce que c’était que Baudelaire?» Et ici, on vit percer le boulevardier, qui croit bien connaître les gens, quand il a trouvé le défaut de la cuirasse. «C’était un grand poète, qui faisait difficilement ses vers. Ça ne coulait pas chez lui. Vraiment. Il n’était pas abondant. Vous vous rappelez bien, parmi ses poèmes, les sonnets irréguliers qui s’y trouvent en assez grand nombre? Gautier a cherché à excuser leur irrégularité, en disant que ce n’est que dans sa seconde période que Baudelaire a appris, et appris de lui, à bâtir un sonnet suivant toutes les règles. Je n’en crois rien. Baudelaire avait beaucoup trop de goût et d’instinct des formes. La raison est toute différente: c’est qu’il n’avait jamais eu l’intention d’en faire des sonnets. Le soir, il rentrait chez lui avec le projet d’écrire un grand poème, dont le commencement seul lui venait à l’instant: deux strophes tout au plus. Le matin suivant, l’inspiration lui manquait; il se hâtait alors d’y ajouter quelques vers pour terminer, et cela devenait à peu près un sonnet. Il ne trouvait qu’avec difficulté ce qu’il voulait dire. Il changeait et modifiait sans cesse jusqu’à la publication définitive; la dernière épreuve apportait souvent les plus grandes transformations, et quelquefois il ne restait pas un mot de ce qu’il avait écrit en commençant. La première version de la traduction des nouvelles de Poë était assez mauvaise; peu à peu, pendant qu’elle passait sous la main des imprimeurs, elle a reçu la forme définitive et lucide que nous lui connaissons. Créer était pour lui un chagrin et une peine. Ce n’est pas,—loin de là,—que le talent de Baudelaire manquât de puissance et de vigueur; mais il n’était pas abondant. C’est là que le bât le blessait.»
Ce m’est un grand charme d’écouter d’authentiques récits sur la manière d’être et de travailler des grands hommes. Surtout lorsqu’il s’agit de poètes; parce que, dans leur continuel retour sur eux-mêmes, ils ont développé jusqu’à l’extrême limite les facultés qu’ils ont apportées en naissant, et que, hors de la gangue des circonstances accessoires, ils ont fondu leur propre type, pur de tout alliage. Un artiste ne peut pas mentir; il donne ce qu’il a; il montre ce qu’il y a au fond de la génération de ses contemporains, et ce que la génération suivante seulement commencera à révéler au jour. A ce point de vue, on peut dire que le poète est un prophète: en nous dévoilant son propre secret, il nous annonce ce qui, dans un avenir prochain, sera une publique vérité.