L’artiste a bien le droit de dire une fois sa pensée tout entière.

SUR LE BOULEVARD

La conversation tomba sur la valeur qu’on devait attacher aux idées de Rodin sur l’art.

—«Il y a là plus d’une chose qui me frappe par sa justesse, dit Catulle Mendès, et sa doctrine pourrait s’appliquer à la poésie aussi bien qu’à la sculpture. Le poète,»—et il prononça ce mot non seulement avec l’autorité d’un connaisseur en littérature, qui avait affiné son jugement par la fréquentation journalière des grands poètes de son temps, mais encore l’orgueil d’un maître en poésie,—«le poète ne fait pas des mosaïques, et quoique, suivant Banville, la rime soit tout le vers, on serait bien loin de la vérité si on disait que les vers français sont des bouts rimés.

«La rime est comme l’expression de ce que nous voulons dire; mais il y a une chose dans la création du poème, qui précède toute expression: c’est la vie du poème, un sentiment presque inconscient, qui monte et descend sourdement en moi, un rhythme vague sans césure définie, un mouvement comme celui de la mer quand elle arrive dans une nuit d’été jusqu’à vos pieds, puis se retire avec son clapotis tendre. Soudain, sur cette mer, se lèvent des pointes lumineuses. Ce sont les mots expressifs, qui résument notre sentiment, la terminaison de nos vers, le point vers lequel tend notre pensée. Et chacune de ces pointes en évoque une autre, sa compagne, avec laquelle elle est liée intimement soit par contraste, soit par harmonie. Ce sont les couples de rimes. Elles attirent naturellement vers elles toute la file des mots, qui complètent le vers.

«Ce qui dans Victor Hugo passe ma compréhension, c’est la force et la justesse de ses rimes. Prenez simplement un passage bien connu des Feuilles d’automne:

Va prier pour ton père!—afin que je sois digne

De voir passer en rêve un ange au vol de cygne,

Pour que mon âme brûle avec les encensoirs!

Efface nos péchés sous ton souffle candide.