Il a obtenu un sursis définitif dans l’armée de réserve parce que personne au régiment ne comprenait plus rien à sa conduite. Lorsqu’il arriva devant le major on lui demanda s’il était marié ou non. D’un air ingénu il se déclara bigame.

«Mais c’est sérieux,» lui dit le lieutenant. «Vous savez bien qu’il y a un article de loi contre la bigamie.»

«Toutes mes excuses, Monsieur,» répondit Allais. Puis, voyant le regard sévère du lieutenant à ce mot «Monsieur», il poursuivit en s’adressant avec un léger salut aux autres réservistes: «Pardon, Mesdames et Messieurs, ce n’est pas bien grave; au contraire, j’ai tout lieu de croire que «Monsieur» (et ici il regarda le lieutenant d’un air contrit et bénin) m’accordera quelques passe-droits à ce titre. J’ai remarqué avec plaisir qu’on accordait beaucoup plus de liberté et la permission de la nuit aux hommes mariés. Ils n’ont qu’une femme. Moi, j’en ai deux et je compte en profiter pour demander, en faveur de la première, la permission de la nuit; pour la seconde, la permission du jour.»

On le fit comparaître à la salle des rapports. Avec sa démarche nonchalante, il entra dans la salle, où s’étaient assemblés les officiers et le secrétaire du colonel, qui m’a raconté l’histoire. Il salua profondément la société: «Mesdames, Messieurs,» puis tout à coup s’élança vers un coin de la salle, où se trouvait le drapeau du régiment. «Oh! l’ombre!» s’écria-t-il en tournant autour de la hampe. «Je cherche l’ombre, mais où est l’ombre, l’ombre du drapeau?»

Les assistants étaient ahuris; les capitaines, intrigués par l’étrangeté de la scène, se demandaient ce qu’il voulait dire; le colonel saisit de ses deux mains son front vénérable et se creusa longtemps la tête pour deviner l’énigme. Pendant des journées entières ils ont cherché la solution sans oser comprendre l’allusion à la chanson patriotique: «L’ombre du drapeau.»

Le secrétaire, un ami d’Allais, dit à l’oreille de l’officier assis à côté de lui, qu’il le connaissait de longue date: «Un excellent garçon, dit-il, «seulement un peu toqué; c’est un journaliste parisien.» A ce double titre on laissa partir Allais ce jour-là sans lui faire d’autres observations.

Le lendemain matin il ne parut à l’appel que quand tous les autres réservistes étaient depuis longtemps en rang, sous l’œil du sergent. Il arriva, le képi de travers sur sa tête, une main dans la poche de son pantalon, tenant son fusil par la pointe de la baïonnette. «Belle journée aujourd’hui, Monsieur le sergent,» dit-il, «le soleil brille, les oiseaux chantent, je m’en vais faire un petit tour à la campagne.» Sur ces mots, il tourna les talons, traînant son fusil après lui, et le faisant retentir sur les dalles. Le sergent ébahi de cette audace ne souffla mot. Allais naturellement n’alla pas à la campagne, mais se rendit au Chat-Noir, où il rédigea un article sur ses aventures au régiment. Il se garda bien d’y oublier le colonel: «Brave homme, écrivit-il, un peu bête peut-être, mais si décoratif!»

Depuis ce moment on passe son nom sous silence au régiment, et on lui donne des sursis illimités.

Avec toutes ces facéties il a pourtant bon cœur et au fond une grande simplicité d’esprit. Cependant pour tout l’argent du monde je ne voudrais pas être dans la peau de celui qu’il aurait pris en grippe.

Nous approchions du Chat-Noir. Le premier qui vint à notre rencontre fut Alphonse Allais en personne: un garçon blond bien découplé.