Marcel Schwob me propose de nous mener à la salle du boulevard Rochechouart, emplacement de l’ancien Chat-Noir. Aristide Bruant y a aujourd’hui installé le Mirliton.

L’idée de faire connaissance avec ce café et son propriétaire me séduit fort.

Est-ce par hasard simplement que la série des numéros du Mirliton, le journal illustré de Bruant, est parvenue jusqu’au solitaire village hollandais où se passe ma vie? Je ne le crois pas. L’explication en est plus facile.

La vie de Paris est d’une importance si prépondérante pour toute l’Europe que chaque trait de sa physionomie est relevé et noté, pour être porté à la connaissance du monde entier. Ce qui, dans une autre ville, passerait inaperçu du public, ou tout au plus ne vivrait qu’à l’état de souvenir curieux dans la mémoire de quelques vieux bourgeois, y prend tout de suite du relief et y acquiert de la notoriété. On voit dans ces mêmes événements une révélation de l’esprit du siècle, on les considère comme des phénomènes intéressants de l’histoire du jour, jusqu’à ce qu’ils disparaissent pour faire place à de nouveaux phénomènes. Pour le moment tout au moins ils ont participé à la vie générale du monde.

Carlyle s’est souvent moqué d’un mot qu’il rencontrait sans cesse dans les pages des auteurs français: un homme alors célèbre. Mais aujourd’hui encore on parle couramment des célébrités du jour sans penser le moins du monde à l’ironie de ce contraste.

Il y a pourtant des gens qui soupçonnent l’état réel des choses. On me l’exposait ainsi tout récemment: «D’ordinaire, les étrangers quittent Paris sous le coup d’une fausse impression. Ce qu’on leur a vanté comme quelque chose d’excessivement remarquable, ce dont ils parleront plus tard dans leurs souvenirs, n’existe pas en réalité pour nous autres Parisiens. Retenez bien ce que je vous dis: vous rencontrerez un grand nombre d’hommes célèbres, mais au fond tout cela n’existe pas. Croyez-moi: notre point de vue diffère radicalement de celui des étrangers; pour eux, l’impression qu’ils reçoivent de Paris n’est qu’une question de trains. Arrivés quinze jours plus tôt ou plus tard, ils auraient eu à noter sur leurs tablettes une tout autre variété de grands hommes.»

Ce recueil du Mirliton, ce petit volume de vers, illustré d’une si drôle de façon, avec son titre frappant: Dans la rue, par Aristide Bruant, que la réclame d’un grand journal m’avait mis entre les mains, étaient-ils donc destinés aussi à ne vivre qu’un jour? Ou y avait-il quelque chose là?

Je demandai l’opinion de mon compagnon de route; mais il avait appris la prudence, ou peut-être me trouvait-il trop curieux. «Bruant,» me dit Marcel Schwob, «a découvert une nouvelle veine de poésie, et il est arrivé à son jour et son heure; la fortune est venue à lui et il est resté artiste sérieux; voilà qui promet un succès durable. Mais, d’autre part, presque tout dépend des circonstances. On n’a pas à compter qu’avec soi; il ne s’agit pas seulement de savoir si, à un moment donné, on possède l’énergie nécessaire pour persévérer; mais ce sont les autres, les amis, les ennemis, les élèves et les imitateurs, qui trompent les prévisions. On parle toujours des circonstances; eh bien! les circonstances, ce sont ces autres-là! La concurrence est une excellente chose pour tenir l’artiste en haleine. Mais trop d’imitation gâte le marché, comme on dit, elle corrompt le goût du public,—ce n’est pas bien important, je vous l’accorde,—mais elle corrompt aussi le goût de l’artiste même, ce qui est d’un tout autre intérêt. Toutefois, le talent de Bruant est encore en pleine période de croissance et jusqu’ici il n’y a pas de mal. Pourtant je ne voudrais pas courir le risque de prédictions hasardées, et j’aime mieux jouir de l’originalité, partout où je la trouve.

«Or, Bruant est vraiment original. Croyez-moi, ce n’est pas le premier venu qui, comme lui, arrivé de sa province à Paris, petit employé de chemin de fer, puis débutant dans un café-concert, sait conquérir son coin de la vie parisienne et y maintient son droit d’être poète. Vous me direz que le domaine de sa muse est assez mal famé: des vagabonds, des filles et leurs souteneurs, la rue, comme l’indique le titre de son volume, si l’on entend par là le rebut de la société dont les maisons ne veulent plus. Mais la question est précisément de nous rendre intéressante cette lie du peuple. Zola, honnête bourgeois s’il en fut, n’a jamais osé s’attaquer à cette dernière couche de la société. Dans le Sublime, ce livre bien connu sur la question sociale, qui est l’origine de l’Assommoir, on ne trouve que du dédain pour les ouvriers qui quittent le travail et cherchent leurs moyens d’existence dans le crime ou la prostitution: Zola a chastement détourné les yeux de cet abîme. Arrive Bruant, quinze années plus tard. Il a commencé par dire le contraste entre les pauvres et les riches, la rue et la chambre bien close, la brutalité et la convention: en un mot, il a joué des variations, avec une diction qui lui appartient en propre, sur le thème que Richepin dans sa Chanson des Gueux et André Gill dans sa Muse à Bibi avaient déjà entrepris, sans parler encore d’Auguste de Châtillon et de la fameuse complainte de la Levrette en paletot, qui est la mère du genre. Vous vous la rappelez:

Y’a-t-y rien qui vous agace