Comm’un’levrette en pal’tot!

Quand y’a tant d’gens sur la place

Qui n’ont rien à s’mett’su’l’dos... !

Mais Bruant ne s’est pas arrêté là. Il a pénétré dans ce monde de souteneurs et de filles et s’est pris à l’aimer pour son propre compte. Oui, aimer c’est bien le mot, car qui ne ressent de la sympathie pour ce qu’il connaît à fond? Tout dans ce monde n’est qu’une question de nuances et de masques. Çà et là ce sont des êtres humains et une société que l’on a devant soi. Çà et là on trouve de l’honneur et de l’honnêteté, du courage et de la lâcheté, de la fraude aussi. Il faut y aller voir pour le croire, mais dès qu’on l’a vu, on peut y croire, et même on peut le chanter. Et cette lie du peuple a trouvé une voix qui prend sa défense, et qui parle pour elle. Mais nous y voilà, au Mirliton.»

Une troupe de curieux stationnait devant une porte fermée. Mon compagnon frappa, se nomma, et ce fut Bruant lui-même qui nous introduisit dans la salle. Il est maître chez lui et regarde attentivement les gens qu’il y admet. Il nous indiqua notre place, nous promit de venir bientôt faire un bout de causette avec nous et s’en retourna à son poste pour recevoir de nouveaux hôtes.

—«Messieurs, voilà du linge! De la gerce, et de la belle!» C’est ainsi qu’il annonça d’une voix retentissante deux couples, qui venaient d’entrer successivement. Puis il chanta la première mesure d’une chanson bachique et le chœur bruyant du public, assis devant les petites tables chargées de verres de bière, la continua en saluant à sa manière les nouveaux arrivés. Un farceur les suivit. Comme il voulait sauver son entrée en prenant une attitude comique, ou en débitant une drôlerie de son fonds, Bruant le malmena durement. Un chœur d’indignation du public appuyait le chansonnier chéri, qui n’aime pas les farces, quand il ne les fait pas lui-même. Que deviendrait donc une pareille maison si on oubliait le respect qu’on doit au maître!

Bruant chante ses vers en marchant par grandes enjambées à travers la salle. Un piano, qui toussote au fond du Mirliton, l’accompagne discrètement. La porte de l’établissement reste alors fermée. La voix aigre et dominante de Bruant résonne avec intensité au milieu de la petite salle, comme s’il se croyait encore au grand air devant son public des Champs-Élysées. Parfois une inflexion tendre vient varier l’expression d’énergie qu’il sait donner à ses paroles, et quelques phrases sentimentales, comme le peuple en désire, donnent une surprise douce.

Bruant a une figure nerveuse, fine en même temps et vigoureuse; sa physionomie vous séduit tout en vous maîtrisant. Il y a sûrement là le rapport qu’il doit y avoir entre le chanteur et son auditoire. Dans ses façons d’agir et de s’habiller, veston de velours, chemise rouge flamboyante, Bruant fait parade de la brutalité qui veut s’emparer de la foule et s’en empare, tandis que le regard pétillant et pétulant la charme et la dompte.

Scène curieuse que ce Mirliton! La petite salle, profusément éclairée, avec ses rangs de tables de bois où des gens de toute sorte prennent leur chope de bière médiocre; l’unique garçon, majestueux comme un maréchal de Napoléon, qui tient l’œil à ce que tout le monde prenne des consommations et les paie; l’humble assistant à physionomie de maître d’école, qui vend la chanson que vient de chanter le maître et qui remplit les pauses en récitant des vers que personne n’écoute;—enfin, les dominant tous, le maître lui-même, soit qu’il enfle sa voix de stentor jusqu’à sa puissance extrême pour rappeler à l’ordre un récalcitrant, soit qu’il conte fleurette à une belle, à laquelle il persuade de lui confier la clef de sa chambre,—les yeux partout et sur tous, afin que rien ne se passe en son domaine en dehors de lui.

A notre demande, il nous récite une de ses dernières chansons: A Saint-Ouen.