—«Bien; dis que je recevrai Monsieur; ouvre la grille intérieure et avertis Monsieur qu’on n’entre ici qu’après avoir essuyé ses pieds. Bonjour! Je vous demande bien pardon, mais je ne peux pas perdre un instant de vue l’éducation à donner à François. L’œil du maître, il n’y a que ça, n’est-ce pas, crétin?»
—«Oui» (avec une nuance de dépit).
—«Comment, oui?» hurla la voix furieuse. «Oui, quoi?»
—«Oui, chansonnier populaire,» et la mine piteuse de l’esclave parut demander grâce.
—«Bien, prépare le déjeuner.—Ah! que d’embarras!» continua-t-il d’un ton comique. «Voilà! Il m’a été impossible jusqu’ici de garder mes domestiques. Quand j’en avais un d’intelligence moyenne, il ne passait pas un mois à mon service, avant de se croire le droit d’imiter mes façons et d’être tenté d’offrir au public des petits cafés du Bruant authentique. J’ai découvert cet idiot, mais je me méfie. Il faut que je le tienne dans un état perpétuel d’ahurissement; autrement, il deviendrait, lui aussi, un rival.—Allons voir mon domaine! Qu’en dites-vous? Vous étiez-vous douté qu’à Paris on trouverait une campagne comme celle-là? Voici l’Allée des Saules, où je compose mes chansons et ma musique. Voilà un ravin; remarquez-le bien, s’il vous plaît: il donne une note sauvage au paysage.—Un parterre de violettes,—on en fait des bouquets pour les jolies femmes qui viennent me voir. Car il vient ici des dames, même du vrai monde: je ne vous garantis pas que ce soit celles que je préfère. Voici un hangar, qu’on est en train de me bâtir, et mon charpentier, qui remplit en même temps l’office de jardinier et d’architecte, un très brave homme.
«Hé l’ami! on m’a volé encore un pigeon. Je crois, ma parole, que c’est ton gueux de fils. Tu me feras le plaisir de m’envoyer ce garnement tout à l’heure.»
Puis, reprenant l’inventaire de son domaine, Bruant continua la promenade et poursuivit:
—«Un tuyau d’irrigation; des fagots, là-bas, produit de la propriété; encore un tuyau d’irrigation: bis repetita placent. Mais que diable! vous ne dites rien de ma maison de campagne. Regardez un peu par là. Croyez-vous qu’il y en ait une autre dans Paris avec une vue pareille à la mienne?»
Bruant indiqua de la main la perspective qui s’ouvrait devant nous. La ville immense était à nos pieds, traversée par le ruban argenté de la Seine et grimpant peu à peu sur les hauteurs. Toutes les collines des environs venaient se ranger en demi-cercle sous nos yeux; ici, riant des pointes blanches de leurs maisons parmi la verdure sombre; là, menaçant par l’armement des forteresses: l’enceinte entière de Paris avec ses alentours, embrassée d’un seul coup d’œil.
—«Une vue libre comme celle-là éveille les idées qui dorment en vous,» dit Bruant. «Venez par ici et regardez juste en face et au-dessous de nous.» Il s’appuya sur la haie vive, clôture du domaine. «Voici le chemin creux, qui est le théâtre des amours du voisinage. J’en ai vu de belles d’ici. Tenez, regardez le dessin gravé dans le poteau là-bas: deux cœurs percés d’une flèche et deux noms accolés. En voilà, de la sensiblerie de souteneurs!»